Les éleveurs de Lozère sont confrontés à une situation critique après un été caniculaire qui a asséché les prairies et épuisé les réserves de fourrage. Alors que les stocks hivernaux ont déjà été utilisés, les mesures d'urgence annoncées par le gouvernement le 4 septembre sont jugées dérisoires par les principaux intéressés, qui peinent à voir l'avenir avec sérénité.
Une double peine pour les éleveurs
Un an après l'épidémie de dermatose nodulaire qui avait déjà ébranlé la profession, la canicule de cet été aggrave une situation déjà fragile. Les éleveurs doivent faire face à une augmentation de leurs charges et à une baisse des prix, comme l'explique Eric Brunel, éleveur de races à viande à Saint-Paul-le-Froid : « Depuis plusieurs années, nos charges augmentent et les prix sont à la baisse. Dans des conditions normales, nous aurions pu encaisser une année comme celle-là mais là nous n'avons plus la capacité à la supporter. »
Le problème principal reste le fourrage. Les prairies brûlées par le soleil ont contraint les exploitants à puiser dans les réserves destinées à l'hiver. Pour les reconstituer, ils se heurtent à un double obstacle : le manque de trésorerie et la pénurie généralisée. Eric Brunel précise : « On ne touche nos primes de la PAC que le 10 octobre. La plupart attendent donc cette date pour commander et ça va encore faire flamber les prix car 95 % des départements sont touchés par le manque de fourrage et on n'est pas sûr qu'il y en aura pour tout le monde. Moi, ça va me coûter 10 000 euros. S'ils avaient pu nous avancer d'un mois la date de virement des primes, ça aurait soulagé bien plus que leurs mesurettes. »
Des aides jugées insuffisantes
Le plan de mesures d'urgences annoncé par le ministère le 4 septembre n'a pas convaincu. D'un montant d'un milliard d'euros pour 350 000 agriculteurs, il représenterait à peine 2 500 euros par exploitation, comme le souligne Eric Brunel : « Un milliard d'euros pour 350 000 agriculteurs, dont certaines mesures qui étaient déjà dans les tuyaux… Ça fait à peine 2500 € par exploitation. On les prend mais c'est une obole… Ça démontre une fois de plus que le système veut supprimer les petits paysans au profit des très grandes exploitations. »
Ce plan, présenté par la ministre de l'agriculture Annie Genevard, vise à « soutenir les trésoreries, éviter les faillites, et relancer la production ». Il comprend 520 millions d'euros pour l'indemnisation de solidarité nationale (ISN), destinée à compenser les pertes de récolte liées aux aléas climatiques exceptionnels. Le gouvernement promet également d'accélérer les avances et paiements, d'ajouter le régime des calamités agricoles pour les pertes de fonds non assurables, et de créer un « fond de réarmement agricole » pour l'achat de fourrages et de semis. Un dégrèvement de taxe foncière sur les propriétés non bâties est aussi prévu pour les exploitations les plus touchées.
Pour les syndicats, ce plan est loin du compte. La FNSEA réclame au moins un milliard de plus et une réouverture des négociations commerciales pour « équilibrer les marges ». La Confédération paysanne, qui demandait une aide forfaitaire de 5 000 euros par actif, soit 2 milliards d'euros, estime que ce plan « laisse 82 % des paysans sur le bord de la route ».
Des jeunes éleveurs particulièrement vulnérables
Les jeunes agriculteurs, qui se sont lancés récemment et n'ont pas la confiance des banques, sont les plus touchés. Eric Brunel témoigne : « Ce sont les jeunes qui morflent le plus. Moi, ça va le faire, parce que j'avais fait du stock et que je suis plus près de la retraite mais eux, il leur faudra trois ans sans souci pour s'en remettre. Je connais un jeune qui avait commencé juste avant la crise covid et qui envisage de jeter l'éponge… Qui nourrira le pays, demain, si on ne soutient pas ces gens-là ? »
Antoine Teisserenc, éleveur de race Aubrac à Saint-Martin-de-Londres, fait partie de cette catégorie. À 43 ans, il a repris l'élevage familial et doit sevrer prématurément ses veaux car « les mères ne mangent pas assez pour les nourrir ». Il constate une baisse de 15 % du poids des veaux à la pesée, sur fond de baisse des cours. Il met aussi en avant « le risque plus élevé d'avortements en raison des coups de chaud ».
Pour Antoine Teisserenc, les aides du gouvernement sont « insuffisantes car des reports de charges ne règlent pas le problème de fond ». Il réclame des aides à l'investissement pour des bâtiments de stockage de fourrage, des subventions pour les clôtures et l'obligation aux propriétaires de couper davantage de bois pour dégager des accès. Il souligne que « plus les exploitations sont petites et plus elles sont vulnérables avec peu de marges de manœuvre » et que « la seule variable au bout du compte, c'est le revenu de l'agriculteur ».
Les manadiers de Camargue, moins impactés car les taureaux sont plus résilients face à la chaleur, connaissent néanmoins la même pénurie de fourrage. Nicolas Vitou, représentant héraultais de la Confédération paysanne, précise : « On a perdu 40 % et on ne sait pas s'il y en aura pour tout le monde cet hiver. Plus que des aides ponctuelles, il nous faut des mesures pour s'adapter durablement. Un accompagnement, par exemple, pour un ensemencement de fourrage plus résistant à la sécheresse, le droit aussi, d'ensemencer les parcelles de vignes arrachées. »
Eric Brunel regrette que les éleveurs doivent s'adapter seuls : « On n'a pas attendu les écolos pour s'adapter. Certains font des essais depuis des années. Heureusement qu'on est plus réactifs que l'État, sinon il n'y aurait déjà plus d'agriculture. »
Alors que tous attendent un hypothétique plan de relance dépendant de la capacité des politiques à se mettre d'accord autour d'un budget pour 2027, Antoine Teisserenc conclut avec fatalisme : « Je suis devenu éleveur car j'ai baigné dedans et que j'aime les défis. Car c'est une gestion des risques permanente sauf qu'on ne maîtrise aucun paramètre. On nous maintient en vie péniblement année après année mais je ne pensais pas qu'on serait sacrifiés aussi vite comme l'a été l'industrie. Et avec nous l'autonomie alimentaire du pays. »



