L'écureuil roux (Sciurus vulgaris) ne cache pas de la nourriture à la fin de l'été parce qu'il « sait » que l'hiver arrive. Il profite d'abord d'une occasion : lorsque noisettes, noix, graines ou cônes deviennent disponibles en quantité, il peut en récolter plus qu'il n'en mange immédiatement. Le surplus est donc stocké, selon une stratégie opportuniste qui s'adapte aux conditions.
Une répartition stratégique des réserves
L'espèce pratique surtout le stockage dispersé : au lieu d'un garde-manger unique, elle répartit ses réserves dans de nombreuses cachettes, souvent dans le sol ou sous la litière forestière, cette couche de feuilles mortes et de débris végétaux qui recouvre le sol. Cela évite ainsi de tout perdre si une réserve est découverte. La mise en cache s'intensifie surtout à l'automne et peut rester importante en hiver, mais elle peut commencer bien avant, dès que des aliments adaptés deviennent abondants.
Une expérience menée de mai 2014 à avril 2015 dans le parc Łazienki, au centre de Varsovie, illustre bien ce comportement. Les chercheurs ont proposé aux écureuils roux six choix : noix, noisettes et cacahuètes, chacune présentée entière avec sa coque ou décortiquée. Les noix entières étaient de loin les plus recherchées, tandis que les cacahuètes étaient presque délaissées.
Le choix des aliments à conserver
La présence d'une coque influençait surtout le devenir de l'aliment. Les fruits entiers étaient cachés dans 83 % des cas, alors que ceux déjà décortiqués étaient aussi volontiers mangés immédiatement que mis en réserve. Une noix protégée par sa coque se conserve mieux et représente donc une réserve particulièrement intéressante. La saison modifiait également le comportement : les aliments étaient davantage consommés au printemps et stockés à l'automne. Parmi les noix entières emportées à cette saison, 89 % finissaient ainsi dans une cache.
L'écureuil ne stocke donc pas indistinctement tout ce qu'il trouve : il privilégie les aliments qui offrent le meilleur intérêt pour une consommation future. Cette sélection s'explique par le coût énergétique de la mise en cache, qui pousse l'animal à choisir ce qui mérite vraiment d'être conservé.
Une adaptation à la disponibilité de la nourriture
La quantité de nourriture disponible modifie également la façon de constituer les réserves. Entre 2007 et 2011, des chercheurs ont étudié les caches d'écureuils roux dans deux secteurs forestiers du nord-est de la Chine dominés par le pin de Corée. Ils ont constaté que les graines les plus lourdes, donc les plus intéressantes à conserver, étaient transportées plus loin des arbres qui les avaient produites avant d'être cachées.
Surtout, la stratégie changeait selon les années. Lorsque les pins produisaient peu de graines, les caches étaient moins concentrées et les écureuils transportaient leur nourriture sur de plus grandes distances. Éloigner et disperser les réserves peut limiter les pertes si un concurrent découvre une cache, mais demande davantage d'énergie pour les constituer puis les retrouver. L'écureuil doit donc arbitrer entre ces coûts et les bénéfices du stockage. Les chercheurs montrent ainsi que ses réserves ne suivent pas un calendrier rigide : leur emplacement et leur dispersion s'adaptent aussi à la quantité de nourriture disponible.
Un rôle écologique pour la forêt
L'intérêt de ces réserves ne se limite pas à passer l'hiver. Les écureuils roux qui récupèrent beaucoup de graines cachées prennent davantage de masse et ont de meilleures chances de survivre à la période de reproduction printanière. À plus long terme, ceux qui consacrent davantage de temps à récupérer leurs réserves vivent également plus longtemps.
Mais toutes les caches ne sont pas retrouvées. Certaines sont pillées par d'autres animaux, d'autres restent simplement dans le sol. Et ces oublis peuvent avoir une conséquence inattendue : lorsqu'une graine échappe aux prédateurs et se trouve dans des conditions favorables, elle peut germer. Chez le pin de Corée, des chercheurs ont ainsi retrouvé de jeunes arbres jusqu'à 600 mètres des arbres ayant produit les graines. En transportant puis en enterrant celles-ci, l'écureuil peut donc contribuer à la dispersion des arbres et à la régénération de la forêt.
Les noisettes enterrées dès la fin de l'été ne sont donc pas le signe que l'écureuil « prévoit » un hiver précoce ou particulièrement rude. Elles témoignent plutôt d'une stratégie opportuniste : profiter d'une nourriture momentanément abondante pour la conserver en prévision des périodes moins favorables. Et lorsqu'une partie de ce garde-manger reste oubliée sous terre, la réserve de l'écureuil peut finalement devenir la prochaine génération d'arbres.



