Une polémique municipale à Saint-Ouen
À Saint-Ouen, une lutte fratricide oppose le Parti socialiste et La France insoumise : faut-il empêcher l'installation d'un fast-food proposant un poulet entier à 7,50 euros ? Au-delà de cette querelle politique, le succès des enseignes de poulet révèle un changement historique : cette viande est devenue la plus consommée de la planète.
Le poulet, champion mondial de la consommation de viande
Selon l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), près de 80 milliards de poulets ont été abattus en 2024. Le poulet est l'animal vertébré terrestre le plus répandu, un record détenu depuis plusieurs décennies. Pourtant, il ne fournit qu'un kilogramme de viande par bête, contre 70 kg pour un cochon et plus de 200 kg pour une vache adulte. Mais avec 1,5 milliard de cochons et seulement 300 millions de bovins, les poulets l'emportent par le nombre. Le poulet a dépassé le porc en 2016 comme principale source de protéine animale, et les bovins dès 1995. Une performance impressionnante pour un animal historiquement élevé pour ses œufs.
En France, le poulet dépasse le bœuf
En France, le cochon reste le plus consommé, mais le poulet a dépassé le bœuf en 2014. Ce succès fulgurant s'explique d'abord par la croissance démographique et l'augmentation du niveau de vie. La consommation de viande est un indicateur de développement, surtout dans les économies pauvres. Toutes les viandes progressent, mais celle de poulet plus vite encore.
Un prix compétitif
Le poulet souffrait d'un problème de statut. Aux États-Unis, le stéréotype raciste des Afro-Américains pauvres consommateurs de poulet frit a été cristallisé par le film Birth of a Nation (1915). Aujourd'hui encore, le poulet n'a ni le goût ni le chic d'une noix d'entrecôte premium argentine ou du bœuf de Kobe. Mais il bénéficie d'innovations économiques : un bœuf requiert 25 kg de nourriture pour produire 1 kg de viande, un mouton 15 kg, un cochon plus de 6 kg, un poulet seulement 3,3 kg. L'élevage en batterie a optimisé ce ratio : il fallait trois fois plus de grains en 1925 qu'aujourd'hui pour produire autant de poulet.
Aux États-Unis, un kilogramme de bœuf valait 1,8 kg de poulet en 2000 ; en 2025, il en vaut 3,6. Le prix relatif a été divisé par deux au XXIe siècle.
Une nouvelle tendance
Ces gains de productivité permettent aux restaurateurs de casser les prix tout en conservant une marge. Les chaînes de poulet frit se multiplient partout dans le monde. Chez McDonald's, le McChicken, lancé en 1980, a été retiré puis réintroduit en 1988, devenant un classique avec les McNuggets. En Corée du Sud, le poulet frit est devenu une spécialité nationale après la crise de 1997, lorsque des cadres au chômage se sont reconvertis en frituriers. Leur art s'est exporté au Japon et dans le monde entier, jusqu'en France.
Ainsi, le poulet se généralise : fast-food, street food branchée, salade César ou club-sandwich. Il devient invisible, sauf quand Master Poulet essaie de s'installer à Saint-Ouen. Mais ce triomphe ne profite pas aux gallinacés. Dociles, entassés dans leurs cages, ils picorent et griffent le grillage avec résignation, avant de partir à l'abattoir où, chaque mois, des milliards d'entre eux offrent leur viande.



