La bière, souvent perçue comme une boisson populaire et festive, est en réalité un produit profondément politique. Selon Anaïs Lecoq, journaliste indépendante et autrice du Guide des bières féministes, queer et décoloniales (Editions Nouriturfu, 2026), le choix d'une bière artisanale ou industrielle est déjà un choix politique. Elle dénonce un « jugement de valeur très fort sur la bière et ses consommateurs », qui se manifeste à travers les fractures sociales, l'héritage colonial et l'instrumentalisation par l'extrême droite.
Un produit qui révèle les fractures sociales
De la « bobo » IPA à la « boisson de clodo » estampillée « 8.6 », la bière rassemble mais met aussi en évidence les inégalités. Les classes aisées la déconsidèrent, les partis conservateurs l'instrumentalisent, et les femmes qui la choisissent sont moquées. Anaïs Lecoq souligne que les premières traces de bière ont été trouvées en Mésopotamie (actuels Irak et Syrie), bien loin de l'image européenne actuelle.
Historiquement, ce sont les femmes qui ont brassé le malt et le houblon partout dans le monde. Cependant, lorsque les classes aisées se sont intéressées au produit, la bière a gagné en image et son prix a augmenté. À partir de ce moment, la société a estimé que ce n'était plus aux femmes de la produire, les reléguant à des postes de conditionnement ou de service.
Un passé colonial en Afrique
En Afrique, la bière était initialement consommée lors de célébrations pour « regrouper les communautés ». Mais la colonisation a tout changé. Anaïs Lecoq cite l'exemple de l'Afrique du Sud, où les colons ont instauré dès 1908 la Native Beer Act, une loi qui a interdit aux femmes de brasser les bières traditionnelles pendant près d'un siècle. Les Européens ont également mis en place des beerhall, des lieux où l'on ne servait que de la bière importée d'Europe et où la présence des femmes et des hommes noirs était interdite.
Ce passé colonial se ressent encore aujourd'hui. En Namibie, la plupart des brasseries sont toujours tenues par des descendants européens, et il y a de grandes chances que l'on vous serve uniquement de la bière allemande, ajoute l'autrice.
Instrumentalisée par l'extrême droite
La bière, consommée massivement et considérée comme « populaire », tombe aujourd'hui dans les mains de la droite et de l'extrême droite. En mai dernier, des militants se sont mobilisés contre l'ouverture de la brasserie Kerfave dans le Morbihan, cofondée par Erik Tegnér, patron du magazine d'extrême droite Frontières. L'établissement a été accusé de vanter un produit artisanal et local sous couvert de devenir un futur lieu de propagande.
Trois ans auparavant, la marque américaine Bud Light avait été au cœur d'une polémique après sa collaboration avec l'artiste et influenceuse transgenre Dylan Mulvaney. Anaïs Lecoq se souvient d'un « déferlement de haine transphobe » : les supporters de Donald Trump ont détruit des canettes de Bud Light en magasin et se sont filmés. Les ventes ont drastiquement baissé. En réponse, une marque concurrente, l'Ultra Right Beer, a été lancée par les détracteurs de Bud Light, avec l'objectif clair d'imposer une bière « hétéro, blanche et masculine ».
Derrière ces actualités, Anaïs Lecoq soutient qu'il n'y a « aucun amour du produit », mais la volonté de transmettre des idées racistes, antiféministes et anti-LGBT. Cette analyse remet en question notre prochaine commande au bar.



