Saumon, algues, krill : Monaco aborde la manière dont les « aliments bleus » vont bouleverser nos assiettes dans les prochaines années. Ils sont au cœur d’une bataille géopolitique, écologique et nutritionnelle mondiale. Lors du récent Blue Economy and Finance Forum (BEFF) organisé au Grimaldi Forum de Monaco, investisseurs et scientifiques ont mis en lumière une urgence méconnue : l’avenir des « aliments bleus ». Pour nourrir 10 milliards d’humains d’ici 2050 sans détruire la planète, la pêche et l’aquaculture doivent se réinventer.
Le krill, cette petite crevette, cristallise les défis de l’économie bleue : elle est vitale pour combler notre déficit mondial en protéines, tout en exigeant une protection extrêmement stricte de l’Antarctique.
Que sont les aliments bleus ?
Que ce soit le saumon dans les sushis, les crevettes dans les salades ou les algues qui s’invitent de plus en plus dans les cuisines, les « aliments bleus » désignent l’ensemble des ressources aquatiques issues de la pêche ou de l’aquaculture. Aujourd’hui, l’agriculture et l’élevage touchent leurs limites, pointés du doigt pour leur rôle massif dans la déforestation et les émissions de gaz à effet de serre. Dans ce contexte, les aliments bleus, s’ils sont gérés durablement, s’imposent comme une source de protéines pour relever le défi alimentaire du XXIe siècle. Mais la transition est loin d’être simple.
Un déficit mondial de protéines
Les chiffres présentés lors du dernier Monaco Blue Economy and Finance Forum sont sans appel. « Il nous manquera 15 millions de tonnes de protéines dans le monde d’ici 2050 pour nourrir la classe moyenne grandissante », prévient Matts Johansen, PDG d’Aker BioMarine. Au-delà de la quantité, c’est un enjeu de santé publique majeur. Le dirigeant souligne que 76 % de la population mondiale souffre d’une carence en oméga-3, des acides gras essentiels que notre corps ne sait pas fabriquer. L’océan fait figure de pharmacie géante et inexploitée. « Pour chaque dollar dépensé par un consommateur dans un produit riche en oméga-3, 2,40 dollars sont économisés dans le système de santé », assure-t-il. Dès lors, investir dans une extraction durable de ressources comme le krill représente une urgence.
Quand le poisson mange du poisson
Si l’aquaculture est souvent présentée comme l’alternative à la surpêche, elle cache une réalité paradoxale : pour élever des poissons carnivores, il faut pêcher d’autres poissons. Mike Velings, cofondateur du fonds Aqua-Spark, dénonce cette absurdité. « Aujourd’hui, 30 % de la pêche industrielle mondiale sert uniquement à fabriquer de l’alimentation animale », alerte-t-il, rappelant l’impact climatique « colossal » de cette industrie. Un non-sens auquel s’ajoute une empreinte carbone souvent invisible. Bertrand Charron, de l’Aquaculture Stewardship Council (ASC), révèle de son côté que « 97 % de l’empreinte carbone d’un saumon en Norvège correspond à des émissions du Scope 3 ». En cause ? « 80 % de cette empreinte est en fait liée à des ingrédients terrestres utilisés dans la nourriture », explique-t-il, pointant notamment du doigt le soja issu de la déforestation.
L’enjeu de la souveraineté alimentaire
Derrière les défis écologiques se cachent des enjeux géopolitiques. Aujourd’hui, la souveraineté alimentaire européenne repose sur un acteur : la Chine, qui contrôle 60 % de la production aquacole mondiale. L’industrie occidentale est particulièrement vulnérable. « 40 % de tous les micronutriments, toutes ces molécules essentielles dont le saumon a besoin pour survivre, proviennent de Chine », s’inquiète Matts Johansen. Dans le futur, poursuit-il, « la guerre ne se fera pas avec des armes ; la vraie question sera : avez-vous de quoi nourrir votre population ? » Face aux subventions massives de l’État chinois, les experts du BEFF appellent l’Europe à réagir. Pour Mike Velings, il devient urgent de mobiliser du capital, car « développer de nouveaux ingrédients alimentaires prend des années et coûte des centaines de millions de dollars. Très peu d’investisseurs en Europe sont prêts à avoir cette vision à long terme. »
Innover et financer
Pour éviter le naufrage, des solutions émergent et attirent l’attention des investisseurs. La première urgence est de révolutionner l’alimentation des poissons. Des entreprises développent aujourd’hui des farines à base d’insectes, de microalgues ou de protéines unicellulaires. Le chemin est cependant encore long. « Aujourd’hui, elles produisent à peine 30 000 à 40 000 tonnes, ce qui est une goutte d’eau dans l’océan », tempère Mike Velings, dont l’espoir est de voir ces alternatives remplacer totalement les farines de poisson d’ici 15 à 30 ans.
Il est tout aussi crucial de soutenir la pêche artisanale. Souvent oubliée, la petite pêche fournit pourtant 60 % des protéines dans les pays du Sud. Pour Kate Schweigart, vice-présidente de l’ONG Rare, la solution passe par des outils financiers novateurs. « Nous avons lancé la première obligation à impact au monde dédiée à la petite pêche », explique-t-elle. Elle ajoute que ce contrat de performance basé sur les résultats permet de créer des zones de conservation gérées directement par les communautés locales. « Les petites pêcheries sont chroniquement sous-financées », déplore la spécialiste, insistant sur l’urgence d’orienter les capitaux vers ces zones côtières. « C’est là que se trouve votre biodiversité. C’est littéralement là que se trouvent 100 % de vos mangroves et de vos herbiers marins », prévient-elle.
Enfin, le panel insiste sur la nécessité d’imposer une transparence totale. Face au greenwashing, Bertrand Charron estime que la confiance doit se gagner par les preuves. « Tout ce que nous faisons est public », affirme-t-il. Selon lui, « la valeur que nous apportons aux consommateurs, c’est l’assurance et la crédibilité que nous faisons réellement ce que nous disons. »
Le pouvoir du consommateur final et des distributeurs
Si le citoyen a un rôle à jouer, la clé de cette transition réside ailleurs. Comme l’ont rappelé les intervenants, si 70 % des consommateurs affirment vouloir faire des choix durables, leurs achats réels restent dictés par le prix et l’accessibilité. « En réalité, dans la grande distribution, les produits sont vendus, et non achetés », conclut Matts Johansen, soulignant que « ce sont les choix du distributeur qui dictent l’offre ». En exigeant des certifications rigoureuses et en refusant de commercialiser les produits issus de filières destructrices, les supermarchés peuvent imposer de nouveaux standards. L’avenir des océans, tout comme celui de la sécurité alimentaire, se joue désormais autant dans les centrales d’achat que sur les ponts des navires ont conclu les experts.
Le krill est un petit crustacé marin aux allures de crevette translucide, mesurant à peine quelques centimètres. Vivant en essaims gigantesques, principalement dans les eaux glacées de l’Antarctique, il constitue le socle absolu de la chaîne alimentaire océanique. Il est le repas de base des baleines, des phoques, des manchots et de nombreux poissons sauvages.



