Dans sa chronique mensuelle, Philippe Marlière, universitaire et observateur de la vie politique, s'attaque à l'image que la gauche se fait de la France populaire à travers les romans de Nicolas Mathieu. Loin du romantisme narcissique de certains écrivains à succès, l'auteur du prix Goncourt 2018, « Leurs enfants après eux », dépeint une France qui ne se reconnaît ni dans la présidence de François Hollande ni dans le discours de Jean-Luc Mélenchon. Cette France, ce sont les territoires du Grand-Est, les villes petites et moyennes, les zones périurbaines, le terreau historique des gilets jaunes.
Un territoire et une œuvre ancrés dans le réel
Né en 1978 à Épinal, Nicolas Mathieu a vécu la fermeture des derniers grands hauts-fourneaux, notamment celui de Florange. Ses romans mettent en scène la dislocation de la classe ouvrière de sa région natale. « Aux Animaux la guerre » (Actes Sud, 2014) explore les fractures sociales, « Leurs enfants après eux » (2018) le déterminisme et la reproduction sociale, et « Connemara » (2022) la fragilité de l'ascension sociale. Chaque ouvrage ausculte la France des « petits Blancs », des zones pavillonnaires et des villages isolés. Le romancier nous emmène dans un « pays qui chante Sardou et va voter contre soi », une allusion au vote en faveur du Rassemblement national. Pourtant, dans ses livres, il n'est jamais directement question de ce vote, même s'il existe en toile de fond.
Des personnages issus des classes moyennes
Les protagonistes de Nicolas Mathieu appartiennent pour la plupart à la fraction supérieure de la classe ouvrière ou à la classe moyenne. L'auteur lui-même, scolarisé dans une école privée, est issu de la classe moyenne pavillonnaire : son père était électromécanicien, sa mère comptable. Dans « Connemara », Hélène, personnage féminin, est devenue cadre supérieure dans une société de conseil, très bien rémunérée, après avoir vécu à Paris. Elle achète des vêtements de marque hors de prix et habite avec mari et enfants dans une maison d'architecte sur les hauteurs de Nancy. Christophe, le personnage masculin principal, provient d'une famille ouvrière. Son père a réussi à s'élever économiquement en se constituant un patrimoine immobilier, devenant propriétaire de plusieurs appartements loués, passant ainsi du statut de salarié à celui de petit bailleur. Christophe, devenu l'amant d'Hélène, galère : il n'a pas quitté la région, il est vendeur commercial de croquettes pour chiens, un emploi précaire, mal rémunéré et peu prestigieux. Ancienne star locale de l'équipe de hockey sur glace à l'adolescence, il est devenu un quadragénaire anonyme dans sa ville natale.
Ces trajectoires sociales sont typiques de l'univers de Nicolas Mathieu. Il ne parle pas du prolétariat d'un Émile Zola et ne fait pas un usage misérabiliste de la sociologie pour évoquer une famille paupérisée et inéduquée comme le fait Édouard Louis. Mathieu récuse d'ailleurs la figure à la mode du « transfuge de classe », qu'il compare à un « superhéros à la française ». Il se dit gêné par ce terme qui permet une auto-héroïsation et qui est devenu un « emploi, presque au sens théâtral du terme ». Dans ses romans, il décrit le déclin industriel de sa région natale ou égratigne les cabinets de conseil, ces « scandaleuses usines à bullshit », dans un registre qui enthousiasme son lectorat de gauche. Mais l'essentiel de son propos est ailleurs : il s'intéresse avant tout à ce que Pierre Bourdieu nommait dans « La Misère du monde » (1993) la « misère de position », une misère relative, qui peut toucher des individus économiquement aisés, plutôt qu'à la « grande misère de position », économiquement quantifiable.
Une France moyenne, laborieuse et abstentionniste
Nicolas Mathieu saisit une France moyenne, celle des salariés qui bossent dur et vivent dans des zones pavillonnaires ou rurales. Cet électorat populaire a longtemps voté massivement à gauche. De nos jours, il s'abstient ou vote de plus en plus pour le RN. Cette France populaire et laborieuse des ex-bassins miniers du Pas-de-Calais ou des bassins sidérurgiques du Grand-Est s'est éloignée du Parti socialiste et rejette aujourd'hui le gauchisme de la « politique des identités », incarné par La France insoumise. C'est une France qui s'éclate sur un tube de Michel Sardou à l'occasion d'un mariage, qui aime les barbecues et les bitures à la bière chez un copain, comme l'a relevé le sociologue Benoît Coquard dans son enquête de terrain dans le Grand-Est. C'est la France interloquée par une gauche qui demande l'interdiction des grands banquets festifs du Canon français. C'est la France des petites villes où « tout le monde se connaît » et où, en dépit du chômage et de la disparition des services publics, on est fier de vivre là et on n'imagine pas habiter ailleurs, comme Christophe.
Un électorat économiquement de gauche qui vote RN
Cette France-là, numériquement importante, n'est ni la bourgeoisie rouge des grandes villes, ni celle des minorités ethniques des banlieues, c'est celle des préfectures en déclin. En septembre 2024, Jean-Luc Mélenchon a déclaré, lors d'une manifestation, que la priorité absolue de la gauche doit être de « mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires », en conseillant à ses troupes : « Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps ». Il visait ainsi cette France des ronds-points, des gilets jaunes et des classes populaires qui craint le déclassement social, une France « beauf », « raciste », donc pas « Nouvelle France » pour deux sous. Pourtant, sans le vote de cette France-là, la gauche n'a aucune chance de gagner une élection nationale.
Le sociologue Félicien Faury a montré que le vote RN épouse le sens commun « d'électeurs ordinaires », dont le racisme semble motivé par la peur de voir disparaître des normes sociales majoritaires. Le philosophe Michel Feher a analysé comment le RN séduit cet électorat en divisant la société entre « producteurs » (les « travailleurs méritants ») et les « parasites » (ceux qui vivent aux crochets de la société, notamment les « cassos » ou les immigrés). Le politiste Luc Rouban estime que l'offre politique de Marine Le Pen, qui allie autorité et question sociale, s'avère attractive pour un électorat qui aborde l'avenir avec pessimisme. Les politistes Patrick Lehingue et Bernard Pudal affirment que le RN réactive un « sens commun national », « inscrit dans les esprits, les corps », qui rassure et redonne une fierté communautaire dans un monde incertain.
Une gauche hors-sol face à la « France des ronds-points »
Les romans de Nicolas Mathieu ne sont donc pas « de gauche » dans le sens où ils adhèrent à une vision du monde traditionnellement de gauche (lutte des classes, anticapitalisme). L'électorat des ronds-points dont nous parle Mathieu est certes économiquement de gauche : il est favorable à la protection sociale, aux services publics, à l'augmentation des salaires ou à la retraite à 60 ans. Mais il ne croit plus que la politique puisse « changer le monde » : lui parler de « rupture » (avec quoi au juste ?) ou centrer une campagne électorale européenne sur Gaza ne va certainement pas inciter ces électeurs à voter à gauche.
Dans la scène finale de « Connemara », les invités se pressent au mariage d'un pote de Christophe, le jour du deuxième tour de l'élection présidentielle de 2017. Le rejet de la politique, du politique et des partis de gauche et de droite est patent au sein de cette petite communauté : « – Faudrait peut-être aller voter, fit un imprudent. Son idée récolta des onomatopées et quelques protestations. Pour ce que ça rapportait. Pour ce qu'on en avait à foutre. – Et votez bien ! gueula Didier, le grand frère célibataire déjà passablement éméché. Des gens trouvèrent cela drôle, d'autres moins. Depuis que Marine Le Pen s'était qualifiée au second tour, cette phrase était devenue le mantra du pays. Christophe, quant à lui, attendait que ça se passe et avec Hélène, ils n'en parlaient pas. De toute façon, la politique, ça ne servait qu'à s'engueuler et les choses, à la fin ne changeraient pas tant que ça. Le lundi suivant, il faudrait bien retourner bosser, tenir la cadence, voir les prix de l'électricité (…) »
Nicolas Mathieu est un homme de gauche, mais il n'épouse pas le romantisme narcissique des écrivains de gauche à succès. Le natif d'Épinal doit estimer que le misérabilisme littéraire est un anachronisme. Si la reproduction et les inégalités demeurent plus fortes que jamais, la notion de classe sociale est aujourd'hui floue et labile. Anthony et Stéphanie (« Leurs enfants après eux ») ou Christophe et Hélène (« Connemara ») s'aiment et pourtant ils sont, pour les uns, d'origine populaire, pour les autres, des bourgeois aisés. La « France Connemara », populaire, reste attachée à l'idéal égalitaire de la gauche, mais ne se reconnaît ni dans la version ordo-libérale de la présidence Hollande ni dans celle gauchiste de LFI.



