Le cap d'Antibes, avec ses grilles dorées et ses haies de lauriers, fascine depuis toujours. Derrière ces murs se cachent des fortunes colossales et des histoires hors du commun. Nathalie Aguado, auteure de Cap d'Antibes, les artisans du rêve (éditions Akinomé), consacre un chapitre aux « puissants » qui ont fait la légende de cette presqu'île.
Un refuge pour les puissants depuis le XIXe siècle
« Le cap d'Antibes a toujours été un refuge pour les puissants », affirme Nathalie Aguado. Industriels, artistes riches, magnats du cinéma ou chefs d'État y ont défilé, certains avec discrétion, d'autres avec faste. La presse locale s'amusait à affubler chaque grand patron d'un surnom : le roi de la moutarde, le roi de l'apéritif, le roi de la banane ou du sucre. Une liste qui semblait inépuisable, et une ironie bienveillante qui virait parfois à la critique acerbe, comme ce titre célèbre : « 3 000 milliards en vacances au Cap ». « Les plus avisés comprennent alors qu'il vaut mieux se faire discret, surtout les politiques », confie la biographe.
Les rois de la moutarde : discrétion et philanthropie
Parmi cette noblesse industrielle, deux rois de la moutarde dijonnaise s'installent à quelques années d'intervalle. Armand Bizouard (Amora) pose ses valises en 1918 dans une propriété superbe en bord de plage, vers le port Gallice. En 1923, c'est Bernard Poupon (Grey-Poupon) qui s'offre la villa Les Roses. Leur trajectoire est marquée par une discrétion absolue. « Ce sont des personnages restés ici plusieurs décennies, mais on n'a jamais rien su ni lu sur eux, explique Nathalie Aguado. Dans mes recherches, j'ai trouvé que Bernard Poupon était très actif dans les associations locales, notamment pour aider les familles nombreuses ou les mères en difficulté. » Une philanthropie qui contraste avec l'image de l'élite fermée.
Jack Warner : la flamboyance hollywoodienne
À l'opposé, le Cap abrite aussi des géants au faste flamboyant. « Jack Warner, c'est vraiment la flambe ! » En 1949, le producteur de cinéma s'offre un modeste bungalow à l'Olivette pour le métamorphoser en un palais art déco baptisé villa Aujourd'hui. Chez ce magnat d'Hollywood, l'argent coule à flots, créant une cohabitation étrange avec les locaux qui vivent encore sous le régime des tickets de rationnement. En août 1952, alors qu'il se baigne à l'Olivette, Warner laisse échapper une bague en diamants estimée à 3 millions de francs. Il promet immédiatement 400 000 francs de récompense. « C'est la folie ! » s'exclame Nathalie Aguado. Avis aux amateurs d'apnée : selon la légende, le bijou dort toujours dans le sable.
Les secrets d'État : Friedrich Mandl et les rumeurs
Le Cap a aussi été le refuge de secrets politiques pesants. En 1938, Friedrich Mandl s'installe au Château des Pins. L'un des plus grands fournisseurs d'armes d'Europe, il avait vendu à Mussolini et à Hitler avant de se brouiller avec Göring. D'origine juive par son père, il s'enfuit au Cap avec sa fortune. « Il ne se montrait jamais, mais tout le monde chuchotait au village ! La demeure attisait toutes les suspicions. On dénonçait des bruits étranges la nuit, des signaux radio mystérieux… On fantasmait qu'il gérait son empire de l'armement depuis sa terrasse », raconte la biographe.
De nos jours : le culte du secret
Aujourd'hui, le « blablabla » continue d'alimenter les conversations autour des grands portails fermés, mais le faste a laissé place au culte absolu du secret. Fini l'époque où le couple de politiciens Raymond et Jacqueline Patenôtre affichait son train de vie à Medy Roc ou Aigue-Marine. Désormais, se montrer est devenu un risque. Les maîtres de la presqu'île avancent masqués, abrités derrière des sociétés écrans. Le cofondateur de WhatsApp, Jan Koum, s'est offert le mythique Château de la Garoupe ; la puissante famille Quandt (BMW) conserve solidement sa villa Serenada. Quant à la famille Arnault, la rumeur locale lui prête une enclave sur les hauteurs, sans preuve. Francis Bouygues a habité la villa Le Clocher. Et les oligarques russes, comme Roman Abramovitch au Château de la Croë, ont plié bagage, conjoncture géopolitique oblige.
La baie des milliardaires : le Graal absolu
Pour toute cette élite contemporaine, le Graal absolu reste inchangé. « Le nec plus ultra pour une grande fortune, c'est d'avoir sa maison sur la baie des milliardaires. Dans le milieu, on surnomme cet endroit précis “le balcon”. Y posséder son ancrage, comme la famille du banquier David-Weill, c'est le sommet du statut », conclut Nathalie Aguado. Le cap d'Antibes continue ainsi de nourrir les fantasmes, entre histoires de diamants perdus, secrets d'armement et fortunes insondables.



