Revenu universel : quand Elon Musk rejoint le rêve marxiste
Revenu universel : Musk rejoint le rêve marxiste

Le 17 janvier dernier, un tweet d'Elon Musk, vu par plus de 68 millions de personnes, brouillait les cartes de notre bon vieux clivage droite-gauche. « Un REVENU universel ÉLEVÉ via des chèques émis par le gouvernement fédéral est la meilleure façon de gérer le chômage causé par l'IA. » Comment en est-on arrivé là ? Comment le fondateur de Tesla en vient à défendre, peu ou prou, la même idée que le socialiste Benoît Hamon lors de la présidentielle de 2017 ?

Deux visions du monde opposées

La réponse est simple. Sous le même vocable se cachent deux visions du monde opposées. Dans la tradition de gauche, le revenu universel est une affaire d'égalité. Chez les libertariens, c'est avant tout une question de business. Et, accessoirement, de liberté. Musk n'a pas passé ses vacances à lire Thomas Piketty. Sa position découle de sa vision du futur : si l'IA vide les bureaux, qui commandera sur Amazon ? Qui réservera des Uber ? Si l'IA paupérise la classe moyenne, les milliardaires américains craignent de perdre leurs marchés et donc de scier la branche sur laquelle repose le capitalisme lui-même.

La logique est comparable à celle de Henry Ford, qui doublait le salaire de ses ouvriers en 1914. Ses concurrents le traitaient alors d'affreux socialiste. Ford voulait des ouvriers stables et productifs, mais il allait comprendre, chemin faisant, qu'un ouvrier bien payé est aussi un client potentiel. Le revenu universel version Silicon Valley repose en somme sur le même calcul, à l'échelle planétaire.

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Chômage de masse, vraiment ?

Reste que tout le projet repose sur une hypothèse : l'avènement d'un monde sans travail. Or ce scénario ne fait pas l'unanimité. Certains économistes craignent une bulle de l'IA prête à éclater, liée à une exagération des géants de la tech orchestrée pour séduire les investisseurs.

Par ailleurs, ces prophéties sont vieilles comme le monde, estime Jacques Attali dans une note de son blog consacrée à la robotisation : « Lors de la mécanisation de l'agriculture, on prédisait un chômage de masse et la ruine des paysans ; ils sont devenus ouvriers. Lors de l'automatisation de l'industrie, on prédisait la famine des ouvriers ; ils sont devenus employés. Lorsque les technologies de l'information ont envahi les bureaux, on prédisait la ruine des employés ; ils sont devenus cadres du secteur tertiaire. À chaque fois, la prophétie s'est révélée fausse : un monde a disparu. Un autre est né. »

Et pourtant. Les milieux médiatique et politique, en ne prenant pas au sérieux la révolution qui s'opère, se trompent peut-être. Et les écrits de Keynes donnent du crédit à la prophétie d'Elon Musk. Il prédisait qu'en 2030 nous travaillerions quinze heures par semaine. Avec le progrès technique, écrivait-il en 1930, « l'homme sera confronté à son vrai problème, son problème permanent : comment occuper ce loisir que la science lui aura conquis, pour vivre sagement, agréablement et bien ». Voilà le penseur de l'interventionnisme de l'État aujourd'hui rejoint, par un étrange détour de l'histoire, par ceux-là mêmes qui veulent le démanteler.

Une idée ancienne

Les motivations des défenseurs du revenu universel sont nouvelles, mais l'idée, elle, est ancienne. La proposition est un serpent de mer discret, qui navigue depuis des siècles de colloques en think tanks et de la gauche à la droite. Au XVIe siècle, Thomas More imaginait dans L'Utopie (1516) une île où chacun serait assuré des moyens de sa subsistance sans dépendre de son travail. En 1797, Thomas Paine concrétisait la proposition dans Justice agraire. Des communistes à Benoît Hamon, la mesure refait surface épisodiquement à gauche.

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Le surfeur de Malibu

Mais le projet fascine aussi les libéraux. Dès 1962, dans son ouvrage de référence Capitalisme et Liberté, le Prix Nobel d'économie Milton Friedman plaidait pour un impôt négatif similaire au revenu universel. Selon lui, l'État providence est une erreur, mais on ne peut pas s'en débarrasser aisément, et le revenu universel est l'option la moins nuisible à ses yeux. Le penseur vedette du libéralisme estime qu'une telle mesure a l'avantage de coûter moins cher, d'aider davantage les plus pauvres et de réduire drastiquement la bureaucratie. Pour lui, la meilleure aide reste le « cash », car l'individu sait toujours mieux que l'État ce dont il a réellement besoin.

Un constat partagé par l'économiste libéral Marc de Basquiat, président du think tank Aire, pour qui les aides en nature sont « infantilisantes ». Afin d'en finir avec le maquis illisible des prestations françaises, il propose une « grande simplification », en remplaçant la plupart des impôts et des aides actuels par un mécanisme automatique. Le principe ? Un socle de 500 euros par adulte (250 par enfant) qui se déduit de ce que l'on doit au fisc ou s'ajoute à ce que l'on gagne. D'un seul coup, des dizaines de dispositifs complexes, du RSA aux bourses scolaires, se verraient ainsi unifiés.

« Le travail doit toujours être connecté à l'enrichissement. C'est la condition de dignité de l'homme », déclare Marc de Basquiat.

C'est ici qu'entre en scène le personnage le plus célèbre du débat : le surfeur de Malibu. En novembre 1987, dans la salle à manger d'un hôtel du Quartier latin, le philosophe Philippe Van Parijs ose aborder son confrère John Rawls au petit déjeuner pour lui soumettre son idée d'allocation universelle inconditionnelle. Rawls lui répond : « Si vous choisissez de vivre en faisant du surf à Malibu toute la journée, pourquoi la société devrait-elle vous nourrir ? » La question hante encore le débat.

Car le revenu universel à la Musk, à 1 400 dollars par mois, risque précisément de créer beaucoup de vocations de surfeurs. Marc de Basquiat s'en inquiète : « C'est trop élevé. Le libéralisme est une réflexion sur le rapport au travail. La proposition que je porte permet de subvenir aux besoins les plus essentiels. Mais le travail doit toujours être connecté à l'enrichissement. C'est la condition de dignité de l'homme. »

Le rêve marxiste réalisé par un capitaliste

Face aux accusations d'irréalisme, les parrains de la tech brandissent les résultats du terrain. Sam Altman, le patron d'OpenAI, a lui-même financé l'une des expérimentations les plus ambitieuses du genre. En 2019, il sort son carnet de chèques : 60 millions de dollars levés, dont 14 de sa propre poche. Durant trois ans, 1 000 Américains pauvres du Texas et de l'Illinois ont reçu 1 000 dollars par mois, sans la moindre condition.

La catastrophe annoncée n'a pas eu lieu : les bénéficiaires n'ont sombré ni dans l'alcoolisme ni dans l'oisiveté crasse. Ils ont payé leur loyer, rempli leur frigo et soigné leurs dents. S'ils ont un peu moins travaillé, ils ont surtout mieux épargné. Depuis, d'autres tests ont confirmé que cet argent gratuit ne mène pas forcément à la décrépitude.

De quoi donner de l'eau au moulin des entrepreneurs de la Silicon Valley qui, dans le secret de leurs bureaux californiens, dessinent les contours d'un nouveau contrat social mondial. Ce qui effraie, c'est que cette révolution se passe de l'avis des politiques comme des intellectuels.

En 2010, le milliardaire Peter Thiel vendait déjà la mèche lors d'une conférence : « L'idée de base était que nous ne pourrions jamais gagner une élection parce que nous étions une minorité si faible. Mais peut-être pourriez-vous en fait changer unilatéralement le monde […] par des moyens technologiques. » Plus qu'abattre l'État, les seigneurs de la tech entendent ringardiser notre manière même de faire de la politique.

Le revenu universel ferait alors office de dividende de l'IA, une sorte de plus-value technologique collectivisée pour l'humanité entière. Un ruissellement sous forme de torrent. On songe alors à la conclusion du Droit à la paresse de Paul Lafargue – gendre de Karl Marx et l'un des plus grands théoriciens du marxisme en France – qui, en 1880, divinisait déjà la machine : « Nos machines au souffle de feu, aux membres d'acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, accomplissent docilement d'elles-mêmes leur travail sacré […] Elles sont le rédempteur de l'humanité, le dieu qui rachètera l'homme du travail salarié, le dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »

La prose de Musk n'est pas loin : « L'avenir va être INCROYABLE avec l'IA et les robots permettant une ABONDANCE durable pour tous ! » Le rêve marxiste, réalisé par le plus grand capitaliste du monde ? L'histoire aurait le sens de l'humour.