Dans son nouvel ouvrage à paraître le 5 mai aux Éditions de l'Observatoire, le journaliste Patrice Duhamel dévoile des révélations inédites sur l'un des épisodes les plus marquants de la Ve République. Ces informations proviennent du journal de bord tenu par le professeur Jean Bernard, décédé en 2006, qui avait autorisé sa publication après sa disparition. Voici les extraits les plus frappants.
Novembre 1968 : le verdict
Le 1er novembre 1968, une dizaine de jours après le diagnostic sans appel du 17 octobre, le professeur Jean Bernard apprend par Alain Pompidou que, pour la première fois, « un purpura est apparu, témoin d’une certaine aggravation ». Il s’interroge sur le caractère secret de cette situation. « Peut-on transfuser un homme de cette importance passée ou future sans que, par quelque service spécial, les hautes autorités soient informées ? Rien de plus poignant que le contraste entre cet avenir brillant et la réalité », écrit-il. Le 10 novembre, un entretien téléphonique avec le médecin de famille a lieu. « Tu sais qu’il [Georges Pompidou] sera sans doute appelé à de très hautes fonctions ? Que ferons-nous ? », demande le docteur Vignalou. Jean Bernard note : « En fait, une forme lymphoïde chronique commune serait probablement compatible avec ces fonctions. Mais ici, l’accélération de la sédimentation, la faiblesse des plaquettes annoncent peut-être une évolution plus rapide. Si le septennat va à son terme, cette évolution aura auparavant apporté la réponse. Mais si la question est posée dans un proche avenir, notre responsabilité sera lourde. »
C’est donc à cette date du 10 novembre 1968, moins de cinq mois avant la déclaration de candidature de Georges Pompidou, que la question se pose formellement. Que préciser au futur candidat, déjà informé par son fils des résultats des examens ? La cruelle vérité sur le mal dont il est atteint, une leucémie, au risque de le voir abandonner son ambition présidentielle ? Une vérité plus acceptable pour le malade ? Faut-il attendre, ne rien dire, avant d’avoir un diagnostic définitif ? Convient-il d’évoquer déjà avec lui l’hypothèse de transfusion ? Terribles interrogations pour un professeur qui ne cesse, on l’a vu, de penser parallèlement à la médecine et à l’éthique.
Georges Pompidou sait dès ce moment qu’il est gravement malade. Certes, il ignore encore le nom et la nature du mal. Il ignore aussi son pronostic de vie. A-t-il peur d’en savoir plus ou craint-il des indiscrétions ? Il connaît évidemment le traitement épuisant qui lui est prescrit, avec les conséquences rapides sur son aspect physique. Et il est atteint de troubles sanguins. Il sait, mais n’en dit mot à personne, espérant sans doute une amélioration sensible. À ce moment précis se noue cette tragédie personnelle et politique. C’est le début d’un terrible engrenage qui ne s’arrêtera que le 2 avril 1974.
Juin 1969 : une victoire dans la douleur
Lundi 23 juin, Élysée, salle des Fêtes. La cérémonie protocolaire d’investiture se déroule selon les codes du faste républicain. Jean Bernard voit les images d’un Georges Pompidou « glorieux, fatigué, heureux ». Le soir même, il a Vignalou et le fils du président au téléphone. Les dernières analyses, reçues le matin, sont moins bonnes. « Ils se décident à parler au chef de l’État d’un trouble plus sérieux, à lui proposer ma consultation sur dossier. Combien de temps, se demande le professeur, l’évolution de la maladie permettra-t-elle l’exercice régulier des fonctions ? Va-t-on, sous l’influence d’un traitement plus actif (que nous avons décidé ce soir d’appliquer), regagner une partie du terrain perdu et obtenir une stabilité acceptable ? Combien de temps le secret sera-t-il gardé ? Et de nouveau, après ce long entretien téléphonique, chargé de trouble et d’inquiétude, les photographies de l’honneur et du bonheur. » On comprend et on mesure le malaise et la responsabilité du médecin. Il sait que le mandat de Georges Pompidou sera à coup sûr lourdement handicapé par la leucémie.
Mars 1973 : le président délire
Journal de Jean Bernard : « Les 35 jours qui nous séparent du deuxième tour des élections [de 1973] ont une très grande importance. Il faut, pendant cette période, tenter de concilier deux données contradictoires : 1) le président doit jouer un rôle très important dans la campagne, 2) sa santé éprouvée ne permet pas des efforts excessifs et renouvelés. On pourrait ajouter une troisième donnée : l’entourage le plus proche ne doit pas soupçonner la maladie et sa gravité. Après le 11 mars [second tour des législatives], les questions posées seront différentes. Pour la première fois depuis le début de ce combat secret, le fils du président en parle avec une douceur triste, laissant politique et fausse gloire de côté, tout comme un fils parle de la maladie de son père. Il va même jusqu’à ne pas écarter l’idée d’une démission. »
Quelques jours plus tard, Vignalou et Alain Pompidou viennent voir Jean Bernard vers 11 heures du soir. « L’inquiétude est très grande. Brusque fièvre dans la nuit, au-delà de 39 °C. Vague délire politico-financier où revenaient les mots de dévaluation, réévaluation. Nous nous mettons d’accord sur le traitement. J’obtiens qu’une analyse de la moelle osseuse soit faite le lendemain. On renoncera – pour la première fois – au Conseil des ministres du mercredi [14 février]. » « Depuis, ajoutera le professeur plusieurs jours plus tard, deux visites quotidiennes d’Alain Pompidou. La situation s’améliore. La fièvre tombe, le délire disparaît. »
Avril 1973 : le quinquennat envisagé
Le fils du président parle avec Jean Bernard et le médecin personnel du président d’une éventuelle « abdication ». Sous la plume d’un professeur de très haut niveau, reconnu internationalement et exerçant une forme de magistrature morale, c’est une indication décisive. À partir de ce moment, et jusqu’au décès du chef de l’État, un an plus tard, la question de la démission se posera régulièrement dans ce cercle restreint. Mais jamais, ou très exceptionnellement, au-delà. C’est à ce moment, plus précisément le 3 avril, que, dans un message au Parlement à l’ouverture de la session de printemps, le président prend l’initiative de lancer l’idée du quinquennat. Y a-t-il un lien direct avec l’aggravation de son état de santé ? La question n’a jamais été réellement tranchée. Mais la coïncidence est troublante. Aujourd’hui encore, le mystère reste entier. Pour éviter les rumeurs, Georges Pompidou précise que cette réforme ne s’appliquera qu’à partir de la prochaine élection présidentielle.
Mai 1973 : appartement de crise
Lente aggravation de la situation. Brusque accès de fièvre mercredi dernier, qui a pu être freiné mais qui a eu pour conséquence un retard très inhabituel de la venue du président au Conseil des ministres (il se promenait désolé dans sa chambre en disant « je suis à nouveau le grippé du village »). À l’Élysée, désormais, les appartements privés sont adaptés pour permettre, à tout moment, de faire face à une crise. Quand, en mai 1974, Valéry Giscard d’Estaing s’installera dans ces appartements, il sera vivement impressionné, en découvrant la salle de bains, par « les traces des soins qu’on donnait au président Pompidou : un lit de massage, quelques appareils d’urgence, des flacons pharmaceutiques » : « Je détourne la tête, écrira-t-il, et demande à l’intendant de laisser cette porte fermée. »
2 avril 1974 : le secret, jusqu’à la fin
Journal de Jean Bernard : Les conseillers demandent instamment de décaler l’annonce de la mort pour retarder l’arrivée de l’intérimaire. Il paraît possible de gagner quatre heures. Puis, vive agitation autour du communiqué. La famille est hostile à toute mention de maladie. Les médecins, les conseillers considèrent qu’il est presque impossible de ne pas publier de communiqué. Nous faisons tous trois notre devoir en le rédigeant presque identique à celui d’hier. Vignalou part le porter à l’Élysée. Puis il m’appelle. Les conseillers proposent de maintenir « macroglobulinémie » et de supprimer « maladie de Waldenström ». Ils vont négocier avec la famille sur ce texte modifié. Sordides et mineures conséquences du drame. Je garde en mémoire l’ébauche de sourire et le remerciement courtois qu’il [Georges Pompidou] m’adressa quelques heures avant la fin. Un peu plus tard. La famille a refusé tout communiqué.



