Dans son nouveau film, Christopher Nolan consacre trois minutes aux sirènes. D'un point de vue cinématographique, cette étape de l'Odyssée est une anomalie : c'est la seule où Ulysse n'agit pas, il obéit ; la seule où la solution ne vient pas de lui mais de Circé ; la seule où le guerrier est humilié devant ses hommes. Pourtant, c'est le premier moment où le héros "aux mille ruses" cesse de ruser pour devenir un vrai capitaine. Car au cours de cette épreuve, Ulysse prend cinq leçons de commandement.
L'intégrité n'est pas une colonne vertébrale, c'est un mât
La séduction des sirènes est souvent présentée comme sexuelle, mais le mythe ne la réduit pas à cela. Appât du gain, abus de pouvoir, préjugés, renoncements, prévarications… Quelle que soit la probité du chef, des forces de corruption croiseront toujours son chemin. La plus grande vulnérabilité est donc de se croire invulnérable. Nul n'est incorruptible, mais le chef peut admettre sa corruptibilité et construire à l'avance la charpente extérieure qui le fera tenir droit. Il peut "s'attacher au mât" ou "se lier les mains" avant que l'irrépressible tentation ne survienne. Cela passe par des clauses de droit, l'installation de contre-pouvoirs, la rédaction d'un code d'honneur, ou la mise en place d'une chaîne de commandement avec des instances de contrôle.
Le chef protège en s'exposant
Prévenu du risque, pourquoi Ulysse ne se bouche-t-il pas les oreilles avec de la cire, comme il l'impose à ses marins ? Parce que le chef doit connaître le danger s'il veut en protéger ses hommes. Il sort la tête de la tranchée pour en savoir plus sur l'ennemi, et surtout, pour mieux connaître ses propres faiblesses, car cet itinéraire d'épreuves individuelles renforcera son aptitude à décider. Homère décrit Ulysse non seulement comme "polytropos", l'homme aux mille ruses, mais aussi comme "polytlas", un homme qui a beaucoup enduré, "riche en épreuves". Peut-on devenir rusé sans s'éprouver ?
On ne peut avertir sans sacrifier
Si Ulysse n'avait pas accepté d'être le témoin vivant de la folie qui s'empare des hommes au chant des sirènes, ses marins n'auraient probablement pas cru au danger et auraient retiré leurs bouchons de cire. Ici, la souffrance du chef fonctionne comme une alerte. Pour persuader la troupe du danger, le capitaine ne se contente pas d'avertir, il consent au sacrifice de soi. C'est ce qu'ont fait les grands meneurs de l'histoire : aux Thermopyles, Léonidas meurt avec 300 Spartiates pour prévenir toutes les cités grecques du danger perse. En 1938, Churchill sacrifie sa réputation dans son propre parti pour alerter sur le réarmement de l'Allemagne, à un moment où personne ne veut y croire. En 1940, de Gaulle "accepte" d'être condamné à mort pour prévenir les Français du risque de Vichy.
On n'a jamais plus d'autorité que dans la vulnérabilité
Pour Ulysse, l'épreuve des Sirènes est un pivot, car c'est le premier moment où il cesse de ruser. Il dit la vérité brute à ses hommes, et, attaché au mât, il se révèle dans l'humiliation de ses failles, de ses tourments, de ses supplications. Loin de le dégrader, cette humiliation l'élève dans le respect de ses hommes. La tradition grecque appelle kenosis ce pouvoir fondé sur le dépouillement de puissance.
Pour qu'un chef tienne sur ses principes, il lui faut toute la force d'un équipage
"Si je vous supplie, resserrez mes liens davantage", dit le héros d'Homère. Cette phrase suffit à dire que le chef ne peut s'attacher seul à ses principes. Même quand le mât existe, même quand Ulysse supplie son équipage de le libérer, il faut toute l'abnégation et la discipline de ses marins pour resserrer ses liens. Quand le capitaine traverse un moment de faiblesse, c'est donc le rôle de son équipage de le raccrocher à ses principes. Selon le capitaine Nicolas Brault, auteur de Donner l'ordre ne suffit pas (Michel Lafon, 2026) et créateur de la "chaîne du commandement", une fresque civilo-militaire pour la formation des cadres : "Je violerais le code d'honneur militaire au moins trois fois par jour si je n'avais pas toute une armée pour m'y rappeler. À chaque fois que j'ai tenu sur mes valeurs, ce n'était pas par courage, mais simplement pour être à la hauteur du regard de mes hommes." Il conclut : "Admettons une fois pour toutes que les forces morales ne sont pas individuelles. La droiture du capitaine est dans son équipage."



