Quand Francis Cagnol traverse dans son bleu de travail le quartier de la Libération pour rejoindre son garage, les « Bonjour, M. Cagnol ! » pleuvent dans son sillage. À chaque interpellation, il répond d’une main levée, sans jamais ralentir son pas chaloupé : « Salut, coco ! » Ce surnom, c’était le sien, celui que lui avait donné son père, Antonin Cagnol, fondateur de ce centre de pneus créé il y a bientôt un siècle.
Un héritage familial centenaire
Lorsque cet enfant du quartier, devenu une figure emblématique, évoque la vie de son père, l’émotion est immédiate. « Mon pauvre père est descendu à pied de sa montagne en 1927 pour trouver du travail à Nice », raconte-t-il. D’abord apprenti, il finit par créer sa propre affaire en 1929. « Il m’a appris à faire de petites choses, mais à les faire bien, et surtout à penser à la famille. » Il s’interrompt, le cœur gros : « C’était un homme exceptionnel. »
Cet héritage de valeurs en est à sa quatrième génération. Le fils du fondateur a pris le biberon dans ce garage en 1938. L’histoire se répète : ses petits-enfants, puis ses arrière-petits-enfants, ont aussi grandi entre les ponts élévateurs, perpétuant l’aventure familiale qui fait encore tourner le garage Cagnol aujourd’hui, à deux pas du cinéma Pathé Gare du Sud.
Un savoir-faire inégalé
Même si la mécanique Cagnol est parfaitement huilée – chacun connaît son rôle – les 88 ans d’expérience de Francis restent un atout précieux à tous les postes. « Rien ne lui échappe. Mon grand-père sait tout. Les tailles, les catégories… c’est un véritable ordinateur », sourit son petit-fils Damien. Il souligne le temps considérable que cette mémoire leur fait gagner. L’intéressé confirme avec une pointe de fierté : « Eh vouais, on n’est pas là pour faire du travail de charlot ! »
Face à la concurrence des grandes enseignes, la maison Cagnol défend sa réputation par l’excellence technique. « Ici, c’est un service 5-étoiles : les jantes sont nettoyées, la géométrie est faite avec précision — chasse, carrossage — et quand les clients repartent, c’est nickel », insiste Francis. Une philosophie qui résume le dernier secret transmis par son père : « Fais-en peu, mais fais-le toujours bien. »
Une passion intacte
S’il délègue désormais les tâches les plus physiques à sa descendance, il existe un domaine sacré où il demeure le maître absolu : la réparation des roues. C’est son « dada », un plaisir technique qu’il refuse de sous-traiter. Comme le résume son petit-fils avec un sourire : « Il adore faire ça. Si vous lui piquez la roue, ça ne va pas… C’est là qu’il commence à être grognon. »
Mais lorsque les roues à réparer se font rares et que son cerveau d’« ordinateur » n’a plus la moindre référence à retrouver dans le stock, Francis Cagnol change naturellement de poste. Il passe en mode « relations clients ». Et c’est là que se révèle toute sa puissance. Si son verbe haut porte loin, souvent pimenté d’expressions en nissart, c’est surtout son immense bienveillance qui marque les esprits. Toujours le sourire aux lèvres, il n’hésite pas à poser une main rassurante sur l’épaule d’un client ou d’un visiteur.
Refus de la retraite
Une vie qu’il ne changerait pour rien au monde. À l’évocation de la retraite, sa réponse fuse : « Rester assis dans un fauteuil à regarder la télé ou aller à la pêche, c’est pas mon job ! » Et même l’idée de gagner une fortune au loto ne le fait pas rêver : « Gardez vos sous, laissez-moi ça. Je prends du plaisir, je suis avec les petits, je vois du monde, on se boit le café tranquille… Qu’est-ce que vous voulez de plus ? »



