Alger : le Ramadan prime sur les préoccupations géopolitiques lointaines
À plus de 4 000 kilomètres des zones de conflit en Iran, l'effervescence règne dans les allées du marché algérois de Ferhat Boussaad, anciennement appelé Meissonier. En ce début d'après-midi, à 13 heures précises, la foule se presse pour effectuer les courses traditionnelles du mois sacré du Ramadan. Ce moment de rush, qui s'étend habituellement sur une bonne partie de l'après-midi, coïncide avec la libération anticipée des employés des administrations publiques.
Les préoccupations quotidiennes avant la géopolitique
« La guerre ? L'Iran ? C'est loin tout ça. Ma guerre à moi, c'est remplir mon couffin sans me ruiner », confie un habitant d'Alger, rencontré dans une boucherie bien achalandée. Cette déclaration résume l'état d'esprit de nombreux Algérois, plus préoccupés par le coût de la vie que par les tensions internationales.
Une cliente, tout en jetant un œil aux images diffusées sur un petit téléviseur placé en hauteur près de la caisse du boucher, nuance cependant : « Bien sûr qu'on suit ce qui se passe, et grâce à Dieu on ne souffre pas comme ces pauvres gens bombardés ». Les chaînes d'information en continu en arabe défilent, mais beaucoup de personnes âgées avouent préférer les médias français.
Une grand-mère, tenant fermement plusieurs sacs de provisions, s'étonne notamment des images montrant des files d'attente interminables devant les stations-service en France. « Dieu merci, on n'a pas ce genre de problème ici », lance-t-elle, soulignant un contraste frappant avec certaines pénuries européennes.
L'immunité énergétique d'un pays producteur
Le statut de l'Algérie en tant que producteur majeur d'hydrocarbures la protège effectivement des crises d'approvisionnement en carburant. Les prix à la pompe, malgré une légère augmentation enregistrée début janvier, restent enviables à l'échelle internationale. Le litre de sans-plomb s'affiche à environ 0,30 centime d'euro, et celui de gazole à 0,19 centime, selon le taux de change officiel.
Une opportunité économique dans la tourmente
Paradoxalement, l'instabilité au Moyen-Orient pourrait même profiter aux exportations algériennes. Plusieurs médias spécialisés soulignent que les perturbations régionales, comme le blocage potentiel du détroit d'Ormuz ou les attaques contre des raffineries, pourraient renforcer la position de l'Algérie sur les marchés énergétiques mondiaux.
Les prix du pétrole et du gaz continuent leur ascension depuis le début du conflit, même si le rythme s'est légèrement ralenti après les deux premiers jours d'envolée. Les marchés financiers redoutent néanmoins un nouveau choc énergétique comparable aux crises passées.
L'expert Patrice Geoffron, professeur d'économie à l'Université Paris-Dauphine, cité par le quotidien officiel El Moudjahid, analyse la situation : « Le Brent se maintiendra entre 76 et 81 dollars ; en cas de frappes sur les infrastructures pétrolières iraniennes, le cap des 90 dollars serait probable ; en cas de fermeture partielle d'Ormuz, les 100 dollars seraient franchis ».
Augmentation de la production et perspectives
L'Algérie prévoit d'augmenter sa production pétrolière dès le mois d'avril, avec un quota supplémentaire de 60 000 barils par jour. Cette décision fait suite à la réunion dimanche dernier de l'Opep+, qui rassemble les 12 pays membres de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole et 10 autres producteurs associés.
Cette augmentation de production ne devrait pas empêcher une éventuelle flambée des prix du baril, compte tenu du contexte géopolitique tendu. L'Algérie se positionne ainsi comme un acteur stable dans un marché volatile.
Redéploiement des livraisons de gaz naturel liquéfié
Selon le site spécialisé Attaqa, l'Algérie envisagerait de rediriger une partie de ses livraisons de GNL (gaz naturel liquéfié) vers quatre pays arabes : l'Égypte, le Koweït, la Jordanie et Bahreïn. Ces nations, importatrices d'énergie, pourraient être confrontées à des perturbations d'approvisionnement dues aux conflits régionaux.
Parallèlement, le gaz algérien pourrait compenser partiellement les livraisons bloquées en provenance du Qatar vers l'Europe. Le média économique Maghreb Emergent rappelle que l'Algérie dispose d'un avantage géographique décisif : ses gazoducs TransMed et Medgaz traversent directement la Méditerranée, à l'abri des perturbations navales qui affectent d'autres routes maritimes.
L'Europe, client privilégié de l'Algérie
Mardi 3 mars, le prix du GNL a augmenté de 20% en Europe suite à l'interruption de la production au Qatar. Cette hausse souligne la dépendance européenne aux approvisionnements extérieurs et l'importance croissante de l'Algérie comme fournisseur alternatif.
L'Union européenne représente déjà 22% des exportations de gaz naturel algérien. En 2024, le gaz algérien a constitué 11% des importations françaises. Bien avant la crise actuelle, en janvier dernier, l'Algérie avait augmenté de 22% ses livraisons de gaz naturel par gazoduc vers l'UE, selon le rapport mensuel du Forum des Pays Exportateurs de Gaz publié fin février.
Mi-janvier, le commissaire européen à l'énergie, Dan Jorgensen, s'était rendu à Alger pour accélérer les approvisionnements en gaz algérien. L'UE cherche activement à diversifier ses partenariats énergétiques pour compenser l'interdiction progressive du gaz russe, actée pour l'automne 2027 au plus tard, afin de priver Moscou de ressources financières pour la guerre en Ukraine.



