Souffrance au travail : 54% des salariés veulent se reconvertir
Souffrance au travail : 54% des salariés veulent se reconvertir

La France du salariat est traversée par une ligne de fracture. D'un côté, un peu moins de la moitié des salariés est globalement satisfaite de sa situation professionnelle. Selon une enquête menée par les économistes Anne Boring et Catherine Laffineur avec Ipsos auprès d'un échantillon représentatif de 1 500 salariés en France, 45 % des répondants n'envisagent pas de rupture majeure dans leur trajectoire professionnelle actuelle, même si certains envisagent parfois de changer d'employeur.

Une majorité de salariés aspirent à un changement

Mais de l'autre côté de la fracture, un peu plus de la moitié souhaite une reconversion professionnelle. Pour 54 % des salariés en France, l'insatisfaction au travail est si forte qu'ils souhaitent donner une nouvelle orientation à leur carrière, que ce soit par un changement de métier, de secteur d'activité ou de domaine professionnel. Ces envies sont partagées à parts égales entre ceux qui veulent franchir le pas à court terme et ceux qui l'envisagent à moyen terme. Le pourcentage restant inclut d'autres situations, notamment des salariés passés la cinquantaine qui auraient aimé envisager une reconversion professionnelle, mais anticipent une discrimination à l'embauche en raison de leur âge.

L'insatisfaction liée aux conditions de travail

L'insatisfaction avec la rémunération et les opportunités d'évolution de carrière explique en partie les envies de reconversion professionnelle. Mais une autre donnée alarmante permet de mieux comprendre cette ligne de fracture entre salariés : des conditions de travail fortement dégradées dans certaines organisations qui impactent leur santé mentale.

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L'enquête révèle que plus l'insatisfaction avec les conditions de travail est élevée, plus les envies de reconversion professionnelle sont ressenties comme urgentes. Parmi celles et ceux qui planifient activement une reconversion, 61 % disent ressentir du stress au travail, 44 % ont déjà posé un arrêt maladie pour épuisement professionnel et 43 % déclarent que le travail a nui souvent ou très souvent à leur santé mentale au cours des douze derniers mois. En revanche, chez les salariés qui n'envisagent pas de reconversion, ces proportions tombent respectivement à 24 %, 13 % et 10 %. Autrement dit, vouloir changer de vie professionnelle est, dans bien des cas, moins un choix qu'une réponse à une dégradation ressentie des conditions de travail qui impacte fortement la santé.

Environnement humain et management mis en cause

D'où vient cette souffrance au travail ? L'enquête pointe trois grandes causes. La première est la qualité de l'environnement humain et du management. C'est là que les écarts entre les salariés dont la santé mentale est affectée par le travail et les autres sont les plus marqués. Seuls 30 % des premiers se déclarent satisfaits de l'ambiance de travail, contre 68 % des seconds, soit un écart de 38 points de pourcentage. Des écarts comparables s'observent sur le fait de bénéficier d'un soutien adéquat de la part de la hiérarchie en cas de difficulté (36 points), le sentiment d'être reconnu et apprécié pour le travail effectué (35 points), ainsi que la bienveillance (34 points) et la compétence perçue de l'encadrement (33 points).

Équilibre vie pro/perso et perte de sens

La deuxième cause est l'équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Parmi les salariés dont la santé mentale n'est pas affectée par le travail, 72 % parviennent à concilier les deux dimensions. Ce chiffre tombe à 39 % chez ceux dont la santé mentale est dégradée, soit un écart de 33 points.

La troisième cause renvoie à la perte de sens au travail. Les personnes dont la santé mentale est dégradée se disent moins motivées par les missions confiées et moins en accord avec les valeurs portées par leur organisation (30 points d'écart dans les deux cas).

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Ces constats montrent que les attentes des salariés dont la santé mentale est affectée ne se limitent pas à la rémunération. Elles portent d'abord sur les conditions mêmes dans lesquelles le travail est exercé. Interrogés sur leurs priorités pour une nouvelle carrière, les salariés à la santé mentale affectée souhaitent en priorité bénéficier d'une ambiance de travail plus apaisée et respectueuse, d'un management plus compétent et de moins de stress au quotidien. Ces envies de changement sont si fortes que ces salariés seraient même prêts à renoncer à une meilleure rémunération ou à des opportunités d'évolution de carrière afin d'obtenir des conditions de travail plus satisfaisantes. Ces salariés aspirent aussi moins souvent à davantage de responsabilités ou à des tâches plus diversifiées, probablement pour ne pas alourdir une charge de travail déjà perçue comme excessive.

Un fossé entre aspirations et passage à l'acte

Ces aspirations dessinent une volonté claire de changement. Pourtant, elles ne se traduisent que rarement par une reconversion effective. Si 27 % des salariés souhaitent une reconversion professionnelle à court terme, très peu ont franchi le pas : 8 % disent ne pas en avoir les moyens, 14 % ne savent pas encore vers quoi s'orienter, et seulement 5 % planifient activement un changement. Ce blocage dans la mise en œuvre effective des envies de reconversion intervient dans un contexte économique qui est défavorable à ces transitions. En effet, des données de l'Insee montrent que les mobilités sur le marché du travail se sont réduites, alors que la part de salariés souhaitant changer d'emploi n'a pas diminué.

Élargir notre lecture des inégalités au travail

Ces chiffres invitent à élargir notre lecture des inégalités au travail. Ils rejoignent d'autres travaux de recherche montrant que de nombreux salariés aspirent à de meilleures conditions de travail et à un meilleur équilibre de vie. Le malaise persistant sur le marché du travail en France ne peut donc pas être compris à travers les seuls écarts de salaire. Il renvoie aussi à des inégalités moins visibles, liées à l'exposition aux risques psychosociaux, à la qualité du management, à l'ambiance de travail et, plus largement, aux conditions dans lesquelles le travail est exercé. L'ampleur de ces chiffres montre combien il est urgent que les politiques publiques prennent davantage en compte ces inégalités, si l'on veut répondre au malaise de nombreux salariés en France.