Micro-agressions en entreprise : comment les témoins peuvent agir pour un environnement inclusif
Micro-agressions au travail : le rôle crucial des témoins

Les micro-agressions en entreprise : un phénomène répandu aux conséquences insidieuses

Une remarque en apparence banale (« C'est fou qu'à ton âge, tu connaisses Instagram... »), une « petite blague » lancée au détour d'une conversation (« dis donc Isabelle, tu devrais éviter de te jeter sur le buffet sinon ta balance va exploser ! ») ou encore un geste déplacé désormais ancré dans les usages de l'open space. Ces situations, qui semblent anodines, sont en réalité des micro-agressions qui minent le climat professionnel.

Selon une étude de l'Ifop menée en 2024 pour le cabinet Paritalité, 82 % des salariés français ont été témoins de ce genre de situations et 47 % en ont été victimes. Ces chiffres révèlent l'ampleur d'un phénomène souvent sous-estimé mais aux répercussions bien réelles.

L'impact dévastateur des « petites phrases »

« Ces propos ou attitudes sont des micro-agressions : ils stigmatisent des personnes en les ramenant à une composante unique de leur identité – le sexe, l'âge, l'origine, l'apparence physique, etc. – et contribuent à diffuser des stéréotypes », analysent Diane Gonin et Alexia Sena, autrices de l'ouvrage Petites phrases, grands dégâts (Vuibert).

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Le préfixe « micro » ne signifie pas que ces agressions sont insignifiantes, mais qu'elles se situent à l'échelle interpersonnelle. Pour les personnes visées, elles ont un caractère péjoratif, voire insultant, et peuvent porter atteinte à leur dignité tout en créant un environnement hostile.

D'après l'enquête Ifop, 60 % des victimes affirment que ces agissements ont un impact négatif sur leur bien-être au travail. Elles sont 54 % à confier que leur motivation en prend un coup, et 53 % que cela joue sur leur envie de venir travailler.

Un continuum vers des discriminations plus graves

« On compare parfois les micro-agressions à des piqûres de moustiques », soulignent les deux spécialistes. « Une seule piqûre est gênante, mais supportable. Cependant, lorsque ces piqûres se répètent jour après jour, elles finissent par provoquer une douleur constante, une irritation permanente. »

Les témoins ne sont pas épargnés : 75 % d'entre eux déclarent que les micro-agressions affectent leur bien-être au travail et 66 % leur motivation. « Être témoin sans pouvoir – ou savoir – intervenir crée un inconfort durable, un sentiment d'impuissance », écrivent les autrices.

Ces comportements ouvrent la porte à des dérives plus problématiques. « La discrimination n'arrive pas un beau jour, comme ça, dans une organisation », indique Diane Gonin. « Elle prend appui sur un terreau favorable : des blagues normalisées, des représentations stéréotypées. Les discriminations s'inscrivent dans un continuum et c'est pour cela qu'il est important d'agir avant qu'il ne soit trop tard. »

La méthodologie des 5D : outiller les témoins

Les personnes agressées, souvent obligées de faire le dos rond, ne sont pas toujours les mieux placées pour mener ce combat. À l'inverse, les témoins ont un rôle central à jouer. Diane Gonin et Alexia Sena leur attribuent même des « superpouvoirs » et proposent la méthodologie des 5D pour les équiper.

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Les cinq modes d'action

  1. Diriger : Répliquer pour confronter l'auteur des propos. « Chacun va y aller avec son style », précise Alexia Sena. « On peut mettre la personne devant ses contradictions, questionner pour provoquer une réflexion ou exprimer son désaccord. »
  2. Dialoguer : Apporter son soutien à la victime, à chaud ou à froid. « Le lendemain, on peut aller voir la personne visée en lui disant : “Je suis désolé, hier j'étais sidéré, je n'ai pas su comment réagir, mais je veux savoir comment tu vas.” »
  3. Déléguer : Chercher de l'aide auprès de son manageur, d'un représentant des RH ou du CSE, ou d'une personne référente sur le sujet au sein de l'entreprise.
  4. Documenter : Noter les événements marquants. « Conservez ces éléments factuels et demandez à la victime ce qu'elle veut en faire », conseille Alexia Sena.
  5. Distraire : Extraire la victime de la situation par une diversion créative. « Vous pouvez inventer ce que vous voulez : un fichier Excel qui bugge, un client qui veut lui parler de toute urgence. Le but est de sortir votre collègue des feux de la microagression. »

Intervenir d'une manière ou d'une autre change tout pour une victime : cela lui montre qu'elle n'est ni folle, ni seule.

Quand l'agresseur est un supérieur hiérarchique

Nombreux sont les salariés qui craignent des représailles s'ils se désolidarisent du groupe. « Le minimum qu'on puisse faire, c'est de ne pas rire quand ce n'est pas drôle », conseille Diane Gonin. « Il y a une grande différence entre rire de l'autre et rire avec l'autre. »

Les expertes recommandent aussi de regarder la personne victime dans les yeux pour lui montrer sa solidarité. « Au pire votre chef va vous dire : “Ça ne te fait pas rire ?” et vous pourrez répondre “non”. Vous initiez à votre niveau un changement de comportement. C'est comme cela qu'on asphyxie les micro-agressions : sans spectateurs, elles n'ont plus d'air pour exister. »

Devenir un allié de la diversité

Afin de faire du monde du travail un environnement plus inclusif, les deux spécialistes invitent les salariés à devenir des alliés de la diversité. « Nous pouvons tous nous engager proactivement pour soutenir les personnes stigmatisées », assure Diane Gonin.

L'idée est de s'informer pour avoir une meilleure connaissance des enjeux, mais aussi d'utiliser sa position privilégiée pour défendre les personnes moins favorisées. Au-delà des situations de micro-agressions, on peut amplifier son impact en :

  • Incitant son organisation à signer des chartes
  • Demandant des formations
  • Ouvrant dans son équipe des conversations délicates mais essentielles
  • Identifiant d'autres alliés pour créer de la covigilance

« Une culture d'entreprise ne dépend pas uniquement de la direction ou des RH », rappellent les expertes. « C'est la somme des comportements individuels. Et chacun, à la manière du colibri, peut faire sa part. »