Sur les plages privées de la Croisette, à Cannes, une journée en famille est devenue un luxe que beaucoup de Cannois ne peuvent plus se permettre. Babeth, retraitée partageant sa vie entre Cannes et Paris, témoigne : « C’est devenu beaucoup trop cher et inaccessible aux Cannois. Si on y va avec les enfants et les petits-enfants, il faut compter au moins 500 euros. » Face à cette situation, elle a choisi de se tourner vers Golfe-Juan ou Mandelieu, où « c’est aussi beau et un peu moins cher ».
Un phénomène confirmé par les professionnels du secteur
Ce sentiment est partagé par plusieurs professionnels interrogés. Un plagiste de Juan-les-Pins confirme : « C’est vrai qu’on récupère de plus en plus de clients qui n’ont plus les moyens d’aller à Cannes. » Claude, propriétaire d’un appartement sur la Croisette, ironise : « On est obligés d’aller ailleurs, c’est le grand remplacement… Mais par les ultra-riches. » Ce septuagénaire déplore un changement d’ambiance : « Trop bling-bling, trop m’as-tu-vu. »
Les privatisations, une manne qui transforme le modèle économique
Pour expliquer cette évolution, certains pointent le poids des privatisations. Pendant le Festival du film, le Cannes Lions et d’autres événements internationaux, les établissements se transforment en vitrines pour les grandes marques. « Quelques jours de location peuvent rapporter des centaines de milliers d’euros. Certains font une grande partie de leur chiffre d’affaires annuel avec ça », assure une source connaissant bien le secteur.
Cette manne, qui aurait augmenté au fil des années, aurait modifié le modèle économique de certains établissements : remplir à tout prix en pleine saison ne serait plus la priorité. « Certains préfèrent avoir 100 transats occupés par des clients qui dépensent beaucoup plutôt que 400 personnes avec un panier moyen beaucoup plus faible », décrypte un professionnel. Un employé résume : « On doit chouchouter ceux qui ne comptent pas et sont susceptibles de beaucoup consommer sans regarder les prix… Disons que pour les autres, qui ne mangent pas sur place et qui demandent des verres d’eau, on fait moins d’efforts. »
Un impact sur l'emploi et les tarifs
Le calcul se fait aussi du côté des effectifs : « Moins de clients, ça veut aussi dire moins de personnel et de masse salariale. Et on a de plus en plus de mal à recruter des saisonniers. » Chaleur, journées à rallonge, horaires coupés ou décalés, clientèle exigeante : certains abandonnent avant la fin de l’été. Un autre professionnel nuance : seules « trois ou quatre plages » fonctionnent ainsi. « Elles annoncent la couleur : tu dépenses, sinon tu n’y vas pas. Les autres font un travail sérieux et qualitatif. »
Et si les privatisations peuvent rapporter gros, « le reste de l’année, ce n’est pas facile. Oui, la plupart des établissements font des bénéfices uniquement grâce à l’événementiel mais même lorsqu’une plage est louée, il faut continuer à payer les salaires, les charges, le loyer… » Olivier Rotondaro, président du syndicat des plagistes de Cannes, réfute cette hypothèse : « Des professionnels qui profiteraient de la manne des congrès pour faire l’impasse sur la clientèle locale… Je n’ai jamais eu d’écho en ce sens. Ça serait une aberration de tirer une croix sur ceux qui viennent toute l’année. »
Des tarifs encadrés par la Ville, un positionnement assumé
Côté tarifs, « bien sûr que les prix ont évolué. Tout augmente, les charges, etc. Et le pouvoir d’achat a diminué ces dernières années. Mais on arrive en fin de cycle, ça va arrêter de grimper », ajoute Olivier Rotondaro. Pour lui, la fréquentation reste comparable à celle de l’an dernier, même si les soirées ont été plus difficiles pour certains établissements. Sur la Croisette, il faut compter minimum une cinquantaine d’euros pour un transat (hors première ligne), contre une trentaine d’euros à Mandelieu.
La Ville a son mot à dire sur ces tarifs. Contrairement à ceux de la restauration, librement fixés par les établissements, les prix des transats sont encadrés par les contrats d’exploitation. Ils sont examinés lors de l’attribution des délégations de service public et doivent ensuite être respectés. La municipalité assure effectuer des contrôles réguliers et rappeler à l’ordre les plagistes en cas de manquement. La mairie assume la différence de positionnement : les plages de la Croisette sont « haut de gamme », quand celles du Midi conservent une vocation « plus familiale avec des tarifs plus attractifs ». Elle rappelle qu’en 2018, lors du renouvellement des concessions, deux plages privées ont été supprimées au profit de plages publiques. « La mairie de Cannes a engagé dès 2017 un vaste programme d’élargissement des plages de la Croisette qui a notamment permis de doubler la superficie des plages publiques, jusqu’à 40 mètres de profondeur. L’objectif est que chacun puisse profiter du littoral cannois selon ses envies et ses moyens. »



