Ouvert depuis une semaine à peine, le café « Chez Jeannot » provoque déjà l'engouement à Menton, entre nombreux posts Facebook et bouche à oreille diablement efficace. Étonnant quand on apprend, de leur propre aveu, que les deux frères à l'initiative du projet – Adrien et Nicolas Dalmasso – n'ont pas franchement communiqué. Et que la date de l'inauguration n'a pas encore été fixée.
Un lieu chargé de souvenirs pour les Mentonnais
Le local dans lequel le petit établissement s'est niché, rue Mattoni, compte beaucoup pour les Mentonnais. Car c'est là que se trouvait autrefois l'épicerie de la vieille ville, avec son point de vue saisissant sur la basilique Saint-Michel. « Ce local était tenu par les familles Otto, puis Mazzoni. Il a fermé depuis au moins 25 ans, même si personne ne sait nous donner la date exacte. Je me souviens de venir ici et de payer en francs », retrace Nicolas. Précisant qu'après l'école, ses amis et lui allaient y chercher des bonbons. Que leurs grands-parents les envoyaient acheter une tranche de jambon, du pain ou de la sauce tomate.
On l'aura compris : les frères Dalmasso sont eux-mêmes des enfants de la vieille ville. Mentonnais depuis trois générations. « Nous sommes nés et avons grandi montée du Souvenir. Plus locaux que ça, c'est difficile !, plaisantent-ils. Enfants, nous n'étions pas à l'heure des téléphones portables, des playstations. On s'amusait dans les rues, on jouait au ballon sur le parvis ou à cache-cache. » À leurs yeux, le vieux Menton a toujours été considéré comme un lieu à part. Une sorte de village dans la ville. « Tout le monde se connaît. Nos parents nous apprenaient à dire bonjour à tout le monde – aujourd'hui ça surprend nos amis ! »
Redynamiser la vieille ville
« Chez Jeannot » tire ainsi son origine de leur amour pour un quartier qui a gardé ses codes autant que ses valeurs d'antan. Et d'un triste constat : année après année, la vieille ville commençait à mourir. « Dans le moindre village, il y a un petit café, un commerce. Ici, ça manquait », souffle Adrien. Le déclic est venu pendant le Covid. « Il y a six ans, quand on était confinés à la maison, on a beaucoup discuté en famille. On s'est dit : “Pourquoi ne pas rouvrir un commerce dans la vieille ville ?” Nous avions ciblé deux locaux – dont celui-là. Il nous intéressait pour l'aspect familial et pour son histoire. »
L'ancienne épicerie appartenant à la municipalité, les deux frères sont passés par la case Hôtel de Ville. « Le maire s'est montré très réceptif, il était touché qu'on soit une famille locale. » Cinq ans ont pourtant passé… Jusqu'à ce que l'an dernier, Adrien et Nicolas reçoivent un coup de fil leur annonçant que le projet était retenu. Après avoir répondu à un appel d'offres, les Dalmasso ont officiellement pu louer les lieux. « Nous avons eu des échanges avec les architectes des bâtiments de France pour les travaux vu qu'on est dans un secteur sauvegardé. Ma chance, c'est que je suis parallèlement entrepreneur dans le commerce. Ça m'a donné une base juridique et administrative », indique Nicolas.
Un hommage à « papé » Jeannot
Alors qu'il vient de finir sa phrase, une femme l'interpelle. « Juste par curiosité, on habite ici, c'est combien le café ? » 1,70 euro, leur répondent les deux frères. Ajoutant : « On fait dépôt de pain aussi ». Les personnes défilent. Les connaissances, ceux qui sont déjà habitués, quelques touristes, les riverains qui découvrent. « Quand on entend ces demandes, on se dit que le projet est viable », sourit Adrien. Les deux frères s'étant attachés à proposer des tarifs accessibles. À l'image des valeurs transmises par leur grand-père, Jean-Baptiste Dalmasso. Car Jeannot, c'est lui. « Il travaillait comme chauffeur livreur pour la famille Massena, les primeurs face au marché. On a créé ce café pour lui rendre hommage à travers un lieu qui lui ressemble – et nous ressemble. C'était quelqu'un de discret, attaché aux valeurs de la famille. Il aimait le partage, la simplicité, la convivialité. Et c'est précisément cela que nous avons voulu retranscrire. »
Ici, les clients trouveront ainsi du café (torréfié chaque semaine), des boissons, des spécialités locales, des petits déjeuners, des goûters. Des sandwichs classiques, aussi. « Tout est en circuit court : on travaille avec Chez Mémé, Coq and cook, La Mentounasc, la Madone. On souhaitait faire travailler les Mentonnais, y compris pour les travaux. » Un soin particulier a été apporté à la vaisselle. Entre (petits) verres Duralex pour boire son eau, son vin ou son café – comme le faisait Jeannot. Et assiettes dépareillées. « On a sollicité toutes les personnes qu'on connaissait en leur disant : “Si vous avez de la vaisselle que vous n'utilisez plus, apportez-la nous, on lui redonnera vie”. On a même des copains qu'on sert aujourd'hui dans leur tasse ! »
« Une dame s'est mise à pleurer en entrant »
Côté déco, les deux frères ont voulu créer un lieu à l'image des vieux cafés français. Bois, jeux de cartes dans les tiroirs. Et photos de familles, à l'exception de deux clichés. « Un monsieur de 85 ans qui est venu le jour de la Saint-Pierre s'est reconnu sur une des photos prise quand il avait 5 ans ! » Il se pourrait qu'il ait même introduit son propos par un superbe « Bélin ! ». « Le plus bel hommage, c'est quand une dame de 70 ans s'est mise à pleurer en entrant. Et qu'elle nous a dit : “Merci, vous avez su redonner vie à la vieille ville. On avait besoin de ça” », rapporte Nicolas. Qui aimerait que « Chez Jeannot » fédère les bonnes âmes soucieuses de redynamiser le quartier. Pour que ce ne soit pas simplement un lieu de passage.
Sur l'ardoise à l'entrée de l'établissement, une inscription donne le ton : « Aqui se parla Mentounasc ». « Nous sommes sûrement la dernière génération à l'avoir appris. J'aimerais que ce lieu permette de le réapprendre. Qu'on puisse y organiser des cours », souligne Nicolas. Qui, avec « Chez Jeannot », entend faire revivre les souvenirs du passé – « sans que ce soit too much ». Une ultime originalité ? Le café dispose d'un site et d'un compte Instagram. Mais n'essayez pas de trouver un numéro de téléphone… il n'y en a pas ! « C'est comme à l'ancienne. La porte est ouverte et les gens viennent. »



