Hexane dans l'alimentation : les dessous d'une alerte fabriquée
Hexane dans l'alimentation : enquête sur une alerte

2 avril 2025. Laurence Jacques monte sur scène devant des investisseurs rassemblés par Bpifrance, au palais Rameau de Lille. À 58 ans, l'ingénieure diplômée de l'École polytechnique et de l'École des mines présente sa technologie « qui pourrait bien inonder le monde », s'enthousiasme la presse spécialisée : une alternative à l'extraction des huiles végétales à l'hexane, que sa start-up dunkerquoise, créée en 2024 – EcoXtract –, entend commercialiser.

Son pitch commence ainsi : « La maladie de Parkinson d'Élodie, une jeune maman de 33 ans ; la sclérose en plaques d'Alice, à juste 25 ans ; la polyneuropathie de Philippe, jeune retraité de 65 ans ; l'infertilité de Romain et Roxana, 28 et 29 ans ? L'incidence de ces maladies a plus que doublé depuis cinquante ans. Et aujourd'hui, je vais vous parler d'une substance neurotoxique et reprotoxique dont il est prouvé qu'elle contribue à toutes ces pathologies : ça s'appelle l'hexane, et vous en avez probablement mangé aujourd'hui. »

Cinq jours plus tard, reprise au mégaphone par le député MoDem Richard Ramos dans la matinale de BFMTV, l'alerte fait l'effet d'une bombe : « C'est du pétrole qu'on met dans votre assiette ! Je le dis aux distributeurs : vous êtes en train de tuer et de donner Parkinson ! » L'orateur enflammé promet une mission d'information à l'Assemblée nationale. Le scandale est lancé.

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Mai 2025, les révélations anxiogènes

Début mai, Radio France diffuse un reportage choc : l'antenne publique « s'est procuré des analyses » montrant la présence d'hexane dans des œufs, de la viande, du beurre… En septembre, Greenpeace publie un rapport alarmant et appelle à l'interdiction immédiate. Un livre-enquête, De l'essence dans nos assiettes, sorti au même moment, cartonne en librairie. À l'automne, le député Ramos lance sa mission d'information, tonnant que « l'hexane tue des gens ». L'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) elle-même aurait demandé une réévaluation du solvant. Tout semble pointer vers le même verdict : un scandale sanitaire majeur a été dissimulé, depuis des décennies. Sauf que…

En décembre 2025, Que Choisir publie une première enquête qui fissure le récit. EcoXtract, qui commercialise un solvant concurrent, a joué un rôle central dans la fabrication de l'alerte. Le magazine pointe les incohérences des analyses (traces d'hexane retrouvées dans des huiles d'olive bio, qui n'utilisent pas de solvant) et publie ses propres tests : aucune trace dans 32 produits. « Derrière le buzz sur l'hexane se cachent de gros enjeux financiers et une science parfois maltraitée », constate le magazine.

Le Point révèle aujourd'hui les dessous d'une campagne d'influence orchestrée depuis 2018 par une entreprise privée, avec le concours plus ou moins éclairé d'institutions académiques et l'appui de fonds publics.

L'hexane, les chercheurs et le brevet

Extraire l'huile d'une graine oléagineuse n'a rien d'évident. La pression mécanique permet de récupérer une bonne partie de l'huile, mais 10 à 30 % restent emprisonnés dans la matière solide. Depuis des décennies, l'industrie résout ce problème avec un solvant, l'hexane, qui « lave » le résidu et en extrait les dernières gouttes. Une fois l'extraction terminée, on chauffe : le solvant s'évapore, l'huile reste. En France, 95 % des huiles de tournesol et de colza sont produites avec ce procédé.

L'hexane technique utilisé dans les huileries n'est pas une molécule pure. Il s'agit d'un mélange d'alcanes (paraffines) à six atomes de carbone, dont le principal composant, le n-hexane, représente généralement entre 40 et 60 % selon les fournisseurs. C'est ce n-hexane qui pose problème. Par inhalation, à des concentrations très élevées, il provoque des polyneuropathies graves – des atteintes du système nerveux périphérique pouvant aller jusqu'à la paralysie.

Des cas ont été documentés chez des ouvriers dans les années 1960 et 1970, dans des usines de chaussures ou des imprimeries. En France, la maladie professionnelle est reconnue depuis 1973. Dans les huileries, les salariés travaillent sous surveillance médicale stricte, équipés de masques et de détecteurs de vapeurs – la réglementation impose une exposition inférieure à 20 ppm sur 8 heures. Personne ne le conteste.

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Promesses et enthousiasme

C'est précisément pour cette raison que des chercheurs s'efforcent depuis des années de remplacer l'hexane par un solvant plus sûr. À Avignon, Farid Chemat, professeur de chimie verte (aujourd'hui décédé) et fondateur d'un Groupe de recherche en éco-extraction de produits naturels (GREEN), y consacre sa carrière. En 2014, son équipe publie un premier travail conceptuel sur le 2-méthyloxolane – une molécule fabriquée à partir de résidus agricoles – comme solvant vert prometteur pour l'extraction de produits naturels. L'année suivante, en 2015, une étude expérimentale plus poussée teste concrètement la molécule sur des huiles végétales. Conclusion : le 2-méthyloxolane est l'un des meilleurs candidats pour remplacer l'hexane…

Ces travaux ne passent pas inaperçus. Pennakem Europa, filiale française du groupe de chimie fine Minafin, dont le siège est à Dunkerque, fabrique justement du 2-méthyloxolane (2-MeOx) pour l'industrie pharmaceutique depuis 2007. Elle y voit une opportunité : si ce solvant qu'elle produit déjà pouvait conquérir le marché alimentaire, les perspectives commerciales seraient considérables. Un agent de Pennakem, membre du groupe Eco-extraction, avait déjà proposé le 2-MeOx à Farid Chemat… Un partenariat est noué : l'équipe d'Avignon apportera l'expertise scientifique, Pennakem le produit, les capacités industrielles et le financement. Laurence Jacques, alors ingénieure senior chez Pennakem, rejoint le projet et y contribue activement.

Le brevet fondateur d'EcoXtract, déposé le 17 décembre 2018 par trois employés de Pennakem Europa (Vincent Rapinel, Norbert Patouillard et Laurence Jacques) et trois chercheurs du laboratoire GREEN de l'université d'Avignon (Farid Chemat, Anne-Sylvie Fabiano-Tixier et Karine Ruiz). Le Point l'a retrouvé. Les co-inventeurs sont au nombre de six : trois employés de Pennakem Europa – Vincent Rapinel, Norbert Patouillard et Laurence Jacques –, et trois chercheurs du laboratoire GREEN de l'université d'Avignon – Farid Chemat, Anne-Sylvie Fabiano-Tixier et Karine Ruiz. C'est le brevet fondateur de ce qui deviendra EcoXtract.

Obstacles techniques rédhibitoires

À partir de 2019, la machine se met en marche. En 2021, l'université d'Avignon cède ses droits sur le brevet à Pennakem, et l'Ademe – l'agence publique de la transition écologique – accorde 4,8 millions d'euros au projet EcoXtract Protéines, coordonné par Pennakem Europa avec l'INRAE et l'université d'Avignon. L'objectif : tester le nouveau solvant à l'échelle industrielle, d'abord sur des tourteaux de soja et de colza, puis sur des animaux d'élevage. Bpifrance labellise le projet « Deeptech ». L'Union européenne finance les essais industriels à New Holland Extraction, une usine britannique, via le programme Horizon 2020.

Une unité pilote est installée à Bordeaux, au sein d'Exinnov, spécialiste des solvants verts. Les essais commencent. Neuf chercheurs de l'INRAE conduisent des études sur des vaches laitières nourries avec des tourteaux dégraissés au 2-méthyloxolane… Les résultats, qui seront publiés dans le Journal of Dairy Science en 2025, montrent la présence de traces d'hexane dans le lait des vaches ayant consommé ces tourteaux – à des niveaux curieusement inférieurs à la limite de quantification qui sera établie, plus tard, par le laboratoire « lanceur d'alerte ». L'article mentionne explicitement le financement par EcoXtract dans ses remerciements.

Mais les essais industriels se heurtent à des obstacles techniques sérieux. « Le 2-méthyloxolane est partiellement miscible avec l'eau, ce qui complique sa récupération après extraction. Il n'est pas compatible avec certains joints d'étanchéité des installations existantes. Et sa rétention dans les marcs est plus élevée que celle de l'hexane, ce qui impose de redimensionner tous les équipements », confie l'un des chercheurs associés aux travaux, coauteur d'une étude sur le sujet publiée en 2024 dans la revue OCL (Oilseeds and fats, Crops and Lipids).

En 2022, Pennakem Europa commence à se désengager du projet, décidant de se recentrer sur la chimie pharmaceutique, son cœur de métier. Un accord est trouvé avec Laurence Jacques, et en avril 2024, Pennakem cède l'intégralité de la technologie EcoXtract pour 2,1 millions d'euros. Une somme modeste, pour un actif présenté comme révolutionnaire… Laurence Jacques est soutenue par deux investisseurs privés, Anne-Sophie Pastel (cofondatrice du site aufeminin.com, cédé en 2007 pour 78 millions d'euros) et son mari Marc-Antoine Dubanton, qui deviennent actionnaires majoritaires d'EcoXtract. La start-up recrute une équipe de huit personnes à Dunkerque, et repart de zéro.

Avec une contrainte désormais évidente : « pour qu'EcoXtract devienne viable économiquement, il faudrait que l'hexane soit interdit, ou du moins sérieusement restreint », confie un expert. « Les industriels ne changeront pas de solvant de leur plein gré – le 2-méthyloxolane pose des problèmes trop complexes. » Il faut donc créer la pression. Réglementaire. Médiatique. Politique. Ce travail avait en réalité déjà commencé.

La machine réglementaire

Dès 2020, alors que Pennakem pilote encore le projet, une démarche est engagée auprès de l'EFSA pour faire autoriser le solvant comme auxiliaire technologique alimentaire. Le dossier porte sur la sécurité sanitaire des aliments qui entreraient en contact avec ce nouveau solvant, incluant une comparaison avec l'hexane existant – et donc un argumentaire sur ses lacunes. L'EFSA donne son feu vert au 2-méthyloxolane, qui est officiellement autorisé en janvier 2023.

Mais l'opération ne s'arrête pas là. Le cabinet d'avocats mandaté par Pennakem, Food Law Science & Partners, adresse dans la foulée un courrier à la Commission européenne pour lui demander de rouvrir le dossier hexane et d'en confier la réévaluation à l'EFSA. L'autorité obtempère : « La précédente évaluation complète des risques de l'hexane pour l'industrie alimentaire a été réalisée en 1996 par le Comité scientifique de l'alimentation (SCF) », explique au Point un porte-parole de l'agence sanitaire européenne. « Cette évaluation était adéquate pour les normes de l'époque, mais l'approche a évolué au fil du temps et il est aujourd'hui exigé plus d'informations. Pour le moment, il n'existe aucune preuve permettant d'affirmer qu'il y a un risque », précise l'EFSA.

Selon nos informations, de nouvelles données ont été transmises ce printemps à l'agence sanitaire (notamment sur les résidus d'hexane technique dans les denrées alimentaires), qui rendra son verdict d'ici 2027.

La fabrique de la peur

À l'automne 2025, alors que l'alerte bat son plein, un jeune chercheur de l'AgroParisTech fait le tour des rédactions françaises. Christian Cravotto, 26 ans, chimiste spécialisé dans les solvants verts, accorde interview sur interview : Libération, L'Obs, France Inter… Partout, il est présenté comme l'un de ceux qui ont « découvert » la dangerosité de l'hexane dans l'alimentation : il est en effet l'auteur principal d'un article scientifique publié en 2022, devenu la référence centrale du débat public. « Le premier à s'en être aperçu, c'est Farid Chemat », aujourd'hui décédé, corrige-t-il modestement.

Sauf que… Christian Cravotto n'est pas toxicologue. C'est un chimiste. Quand il cosigne cet article en 2022, il arrive à peine à Avignon pour y préparer une thèse – sur le 2-méthyloxolane, le solvant concurrent de l'hexane, sous la direction d'Anne-Sylvie Fabiano-Tixier, dont le nom apparaît comme co-inventrice sur le brevet EcoXtract, déposé en 2018 avec les employés de Pennakem. Farid Chemat, également signataire de l'article, figure lui aussi comme co-inventeur du brevet.

L'article de 2022 comporte d'autres signatures troublantes, comme celle d'Ombéline Claux, employée de Pennakem à l'époque, ou encore celle de Giancarlo Cravotto – le père du jeune chercheur, associé depuis des années aux recherches de Farid Chemat sur le 2-méthyloxolane. Aucun de ces liens n'est déclaré, contrairement aux exigences de la revue Foods. Deux ans plus tard, en octobre 2024, lorsque le jeune Christian Cravotto soutient sa thèse à l'université d'Avignon, Laurence Jacques l'applaudit dans la salle…

Rien de nouveau, mais une alerte

Cet article publié en 2022, agité par les lanceurs d'alerte, ne révèle pourtant rien de nouveau. Il s'agit d'une synthèse bibliographique, compilant des études anciennes conduites sur des travailleurs exposés au n-hexane par inhalation, à des doses massives, pendant des années. Ses auteurs l'extrapolent au risque alimentaire, sans démontrer la pertinence du parallèle. La question mérite pourtant d'être posée : les effets neurotoxiques du n-hexane par voie orale n'ont été observés chez l'animal qu'à partir de 570 milligrammes par kilo de poids corporel par jour… L'exposition d'un adulte consommant de l'huile conforme à la réglementation reste inférieure, elle, à 0,01 milligramme par kilo et par jour.

L'article de 2022 ne mentionne pas ces données, se contentant de conclure : « Il semble plus que nécessaire d'évaluer clairement les risques associés à cette exposition cachée » – un argument de poids pour les avocats de Pennakem, lorsqu'ils exigeront de l'EFSA, l'année suivante, qu'elle rouvre le dossier, en dehors de toute alerte sanitaire.

Sur franceinfo, l'animatrice de l'équipe GREEN de l'université d'Avignon, Maryline Abert-Vian, racontera comment Farid Chemat était arrivé au laboratoire avec l'étude en disant : « Vous verrez, on va parler de nous ! » Le travail de son équipe aurait selon elle « poussé l'Union européenne à se réveiller sur ce solvant ». Comme nous venons de le voir, c'est faux.

Interrogés par Le Point sur ces liens dissimulés entre les auteurs de l'étude, co-inventeurs du brevet exploité par EcoXtract, et l'entreprise, ni les intéressés, ni l'INRAE ne nous ont répondu. « Je préfère ne plus m'exprimer dans les médias sur le sujet de l'hexane. En tant que chercheur, je tiens à conserver une position strictement académique », a laconiquement éludé Maryline Abert-Vian.

L'université d'Avignon indique au Point avoir engagé « un travail de vérification » et n'être pas encore en mesure de répondre. Également contactée, Laurence Jacques conteste l'existence d'un conflit d'intérêts non déclaré. « Les liens historiques entre certains auteurs, les travaux sur le 2-méthyloxolane et le brevet déposé en 2018 sont publics et documentés, les auteurs académiques concernés ne détenaient plus de droits sur ce brevet à la date de publication », soutient-elle. « Les collaborations entre laboratoires publics et industriels sont fréquentes dans les domaines liés aux procédés d'extraction et à l'innovation alimentaire. Les informations relatives aux collaborations et aux financements associés n'ont jamais été dissimulées. »

La revue Foods, qui avait publié l'article, semble avoir une appréciation différente : « Foods n'était pas informé d'un éventuel conflit d'intérêts commercial au moment de la soumission », s'étonne aujourd'hui la revue, qui estime qu'un « accord de licence de brevets » aurait dû être déclaré, et confie au Point avoir ouvert « une enquête approfondie ».

Laissant de côté ces liens d'intérêt et ces ambiguïtés scientifiques, la machine médiatique va s'emparer du « scandale » de l'hexane. Un scandale fabriqué sur mesure pour enflammer l'opinion, et faire pression sur les autorités sanitaires.

À suivre demain, dans le second volet de notre enquête…