La presse des années 1920 sur la Côte d'Azur révèle une époque bien plus nuancée que l'image d'Épinal des Années folles. Alors que l'insouciance et la fête sont souvent associées à cette période, les journaux locaux et nationaux de l'époque témoignent d'une réalité contrastée, marquée par des préoccupations économiques et sociales qui résonnent encore aujourd'hui.
Le pouvoir d'achat, une préoccupation majeure dans les journaux des années 1920
Tout au long des années vingt, les préoccupations des ménages occupent une place centrale dans les journaux locaux et nationaux. Le 19 avril 1927, Le Petit Niçois titre : « Les prix baisseront demain, mais pas aujourd'hui c'est certain ». Cette critique de l'inflation, malgré les promesses gouvernementales, illustre les difficultés financières auxquelles sont confrontés de nombreux ménages. L'auteur de l'article estime que la baisse attendue des prix tarde à se concrétiser, faute d'une véritable politique de contrôle et d'application.
Cette thématique, résolument actuelle, s'accompagne d'une prise de conscience d'une France à deux vitesses. D'un côté, la presse relate les difficultés financières des ménages ; de l'autre, elle met en lumière les retombées économiques positives de grands événements et de projets d'envergure sur la Côte d'Azur. Au cœur de cette dynamique, le tourisme et les aménagements structurants apparaissent comme des moteurs d'un nouvel élan.
Le tourisme estival, nouveau moteur économique de la Riviera
Après-guerre, la Côte d'Azur invente un nouveau modèle économique fondé sur le tourisme. Les hivernants cèdent progressivement leur place aux estivants, une transition qui se reflète dans la presse. En 1925, le Carnaval de Nice est présenté comme « l'une des meilleures saisons depuis la guerre », les visiteurs de toute l'Europe étant enfin revenus. En août de la même année, les journaux nationaux qualifient Juan-les-Pins de « Deauville de la Méditerranée », consacrant la station balnéaire.
Les compagnies ferroviaires PLM réalisent des campagnes de publicité pour vanter la double casquette « été-hiver » d'Antibes, du Cap d'Antibes et de Juan. Les projets structurants se multiplient : en 1927, le palace Le Provençal ouvre à Juan-les-Pins ; en 1928, le chantier du Palm Beach à Cannes mobilise les professionnels pour donner vie à un des établissements phares du territoire ; l'année suivante, le Palais de la Méditerranée à Nice, temple de la fête, accueille le public.
Défendre l'image de la Côte d'Azur face aux défis de l'époque
Les aménagements de voirie suivent cette dynamique. Le 15 octobre 1927, la route de la Moyenne Corniche ouvre à la circulation, reliant Monaco à Nice, une amélioration sans précédent. En 1928, un autre chantier colossal et stratégique fait les gros titres : le 30 octobre, la ligne Nice-Breil-Cuneo est inaugurée après vingt ans de travaux, avec deux trains partis de chaque terminus qui se rejoignent à Breil-sur-Roya.
Mais le développement du territoire n'est pas un long fleuve tranquille. Le 6 décembre 1926, alors que la mort du peintre Claude Monet fait les gros titres, L'Éclaireur de Nice et du Sud-Est monte au créneau avec une une affirmant : « Il faut défendre la Côte d'Azur ». Un édito dénonce ce qu'on appellerait aujourd'hui des « fake news » dans la presse étrangère, notamment après la catastrophe de Roquebillière qui a causé la mort de dix-neuf personnes en novembre 1926. L'auteur invite les acteurs économiques locaux à s'organiser pour défendre plus efficacement les intérêts touristiques de la région.
L'enjeu est prépondérant, comme le rappelle le même journal le 16 octobre 1927, en alertant sur la sous-dimension de l'école hôtelière de Nice. Quelque 319 élèves y sont formés, mais l'établissement se voit contraint de refuser des inscriptions « chaque jour ». Son directeur plaide pour son agrandissement, estimant que son essor répond à un enjeu économique national lié à l'importance de l'industrie touristique azuréenne.
Guillaume Musso : « On mythifie beaucoup cette époque »
L'écrivain antibois Guillaume Musso, qui a plongé dans la Riviera de la fin des années vingt pour son roman Le Crime du Paradis (Calmann-Lévy), souligne la complexité de cette période. « On mythifie beaucoup cette époque », confie-t-il. Il évoque notamment une découverte surprenante : « Le fait qu'au milieu des années vingt, les plages étaient recouvertes d'algues, que personne ne s'y installait en été. Les hôtels étaient fermés. C'est sous l'impulsion des Murphy, qui nettoient un bout de la Garoupe pour pique-niquer, que la tendance émerge. »
Musso insiste sur l'importance de donner de la place aux locaux dans son roman : « C'est aussi ce à quoi je me suis attaché dans le roman, de donner de la place aux locaux, à la population, et pas uniquement aux riches expatriés. » Il envisage d'ailleurs de prolonger l'aventure de son couple d'enquêteurs en 1936, « la dernière année où l'on peut faire semblant, où on peut se faire croire qu'il n'y aura pas la guerre et l'horreur ».
Ainsi, derrière le jazz, les casinos et les nuits sans fin, c'est toute une économie qui s'est inventée sur la Côte d'Azur, confrontée il y a un siècle déjà aux mêmes défis qu'aujourd'hui : défendre sa réputation, investir dans la formation, anticiper les besoins de demain et préserver son attractivité face à la concurrence.



