Une culture de l'investissement unique en Europe
Les Suédois sont devenus les champions européens du boursicotage, avec 21 % des adultes possédant des actions individuelles, contre seulement 11 % en France et 15 % en Allemagne, selon une étude de l'Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) publiée en 2023. Ce phénomène s'explique par une combinaison d'incitations fiscales historiques, de digitalisation précoce et d'une culture de l'investissement ancrée dans la société.
La Suède a supprimé les droits de mutation sur les actions dès 1991, ce qui a encouragé les particuliers à investir directement en Bourse. De plus, le pays a introduit en 2012 le compte d'épargne en actions (ISK), qui permet de payer un impôt forfaitaire sur la valeur du compte plutôt que sur les plus-values réalisées. Ce dispositif a simplifié la déclaration fiscale et réduit le coût de la détention d'actions.
Le rôle des plateformes numériques et des réseaux sociaux
La digitalisation a également joué un rôle clé. Les banques suédoises, comme Avanza et Nordnet, ont proposé dès les années 2000 des plateformes de trading en ligne avec des frais très bas. Aujourd'hui, Avanza compte plus de 1,7 million de clients, soit environ 16 % de la population suédoise. Les réseaux sociaux, notamment les forums de discussion et les groupes Facebook dédiés à l'investissement, ont contribué à démocratiser la pratique.
Selon une enquête de l'institut Sifo, 45 % des Suédois de moins de 30 ans possèdent des actions, contre 15 % en France dans la même tranche d'âge. Les jeunes Suédois sont particulièrement actifs sur les plateformes de trading, encouragés par des influenceurs financiers sur Instagram et TikTok.
Un contexte fiscal favorable et une éducation financière précoce
Le système fiscal suédois a été un moteur essentiel. L'ISK, introduit en 2012, impose un taux forfaitaire basé sur la valeur du compte, quel que soit le rendement. En 2023, ce taux était de 0,882 % du capital. En comparaison, en France, les plus-values sont imposées à 30 % (prélèvement forfaitaire unique), ce qui dissuade les petits porteurs.
L'éducation financière commence tôt en Suède : dès l'école primaire, les élèves apprennent les bases de l'économie et de l'investissement. Des programmes comme « Unga Aktiesparare » (Jeunes Actionnaires) organisent des concours de trading dans les lycées. « Nous avons une longue tradition d'actionnariat populaire, remontant aux années 1980 avec la privatisation des entreprises publiques », explique Johan Söderberg, analyste à l'Institut suédois de recherche économique.
Des risques de bulle et de spéculation excessive
Cependant, cette frénésie boursière inquiète les autorités. La Banque centrale suédoise a mis en garde en 2025 contre le risque de bulle spéculative, notamment sur les actions de petites entreprises technologiques. Le nombre de comptes de trading a augmenté de 40 % entre 2020 et 2025, et de nombreux investisseurs novices utilisent un effet de levier important.
« Beaucoup de jeunes investissent sans comprendre les risques, attirés par des promesses de gains rapides sur les réseaux sociaux », alerte Anna Svensson, directrice de la protection des consommateurs à l'Autorité de surveillance financière suédoise. En 2024, le régulateur a enregistré une hausse de 30 % des plaintes pour pertes liées à des produits financiers complexes.
Un modèle qui inspire d'autres pays européens
Face à ce succès, plusieurs pays européens étudient le modèle suédois. La France a lancé en 2024 une mission d'information sur l'actionnariat populaire, tandis que l'Allemagne a assoupli sa fiscalité sur les actions en 2023. La Commission européenne réfléchit à harmoniser les incitations fiscales pour encourager l'investissement des particuliers dans l'Union.
« La Suède montre qu'une politique fiscale incitative et une éducation financière précoce peuvent transformer la relation des citoyens avec les marchés financiers », conclut Erik Bergström, professeur d'économie à l'Université de Stockholm.



