Elles ont de l'or dans les mains et ça ne se sait pas assez. Durant un siècle, dans le canton de Noirétable, les grenadières du Haut-Forez (Loire) ont brodé le fil d'or sur les uniformes militaires, habits des gendarmes, tricornes des préfets, costumes d'académiciens et robes haute couture. Puis leur métier a quasiment disparu avec la mondialisation économique. Et si elles existent encore, c'est grâce à l'Association des grenadières, fondée en 2012, qui a su sauvegarder leur savoir-faire, à l'échelle locale.
Un écrin pour un artisanat d'exception
Aujourd'hui, cet artisanat d'art est mis en valeur dans un atelier-musée, L'Orée, qui vient d'ouvrir ses portes dans le charmant village de Cervières (105 habitants). L'endroit est situé à quelques kilomètres de la vallée de la Vêtre, où les premières grenadières — dont le nom provient du symbole militaire de la grenade, associé à plusieurs corps d'armée de terre — ont commencé à broder le fil d'or à la fin du XIXe siècle.
Une production délocalisée au Pakistan et en Inde
Dans la campagne forézienne, au milieu des années 1950, chaque ferme héberge au moins un métier à broder et les grenadières sont près de 500. L'activité décline trente ans plus tard, lorsque la production est délocalisée au Pakistan, et les dernières brodeuses finissent par rendre leur tablier.
Heureusement, certaines d'entre elles acceptent de transmettre leur savoir-faire à des plus jeunes, qui sont aujourd'hui une poignée à continuer de broder et se battent pour faire perdurer la tradition. Inaugurée au début du mois, L'Orée s'inscrit dans cette démarche. Sur 700 m2, la communauté d'agglomération Loire Forez a imaginé un lieu de mémoire, de création et de formation où les visiteurs peuvent se replonger dans l'histoire des grenadières, découvrir leur travail unique et apprendre les rudiments de la broderie au fil d'or.
Un lieu moderne et interactif
La muséographie du site est moderne, s'appuyant sur les derniers outils pédagogiques numériques. La salle d'animation a été spécifiquement aménagée pour accueillir des ateliers animés par la nouvelle génération de grenadières, tandis qu'au rez-de-chaussée des machines à coudre en libre-service ont été installées. Le lieu abrite également un concept-store valorisant les productions locales ainsi qu'un centre d'interprétation de l'architecture et du patrimoine consacré aux paysages foréziens, qui sont indissociables de l'histoire des grenadières.
Le prestige de l'uniforme français
« C'est un savoir-faire extraordinaire. Il fallait le remettre en avant car les grenadières, ce sont nos stars ! Elles ont enfin la reconnaissance qu'elles méritent », s'émeut Christophe Bazile, le président de Loire Forez. La collectivité, qui a bénéficié de nombreux financements, a investi 4 millions d'euros dans le projet. Avec l'ambition de remettre sur le devant de la scène une activité méconnue, qui a pourtant contribué au prestige de l'uniforme français.
Quand elle découvre sur les murs de l'atelier-musée les écussons qu'elle a confectionnés durant tant d'années, Bernadette Gayte, ancienne grenadière, est envahie par l'émotion. « C'est sûr que ça serre le cœur. Je suis très contente. » Elle se souvient de ces heures passées à broder le fil d'or dans la ferme familiale.
« Je faisais mes grenades, à la veillée, sur le métier avec une petite lampe. J'avais 16 ans quand j'ai commencé. Il fallait tendre une toile. Puis, sur un drap, on collait les découpes pour les gendarmes, les marins, les aviateurs. Et ensuite, on brodait avec la cannetille que l'on coupait en petits morceaux. Il fallait être patient, minutieux et très régulier. C'était beaucoup de travail pour un petit salaire. »
La cannetille, un fil d'exception
Cette fameuse cannetille, un fil de métal enroulé en spirale serrée qui permet de composer des motifs, est depuis 1870 produite chez Carlhian, une entreprise lyonnaise réputée. De même que le jaseron, plus épais. Les fils sont ensuite expédiés au Pakistan et en Inde, deux pays qui concentrent aujourd'hui l'industrie de la broderie. Ce que regrette Christophe Bazile, qui aimerait beaucoup relancer une petite activité localement.
Une biennale en 2027 ?
« Il y a quelque temps, j'ai rencontré les dirigeants de l'entreprise Marck et Balsan à Paris, le plus gros fournisseur d'uniformes français qui faisait par le passé travailler les grenadières. Ils avaient dans l'idée de faire fabriquer quelques pièces de luxe pour des sous-préfets désireux de porter un tricorne à la confection plus noble. J'espère qu'on pourra reprendre cette discussion. »
L'élu a aussi pour projet d'organiser, en 2027, une biennale de broderie contemporaine qui permettra de soutenir des artisans et artistes grâce à une résidence de six mois. « Le savoir-faire existe. Après, ça reste très fragile car tout se fait désormais en Asie. De pouvoir continuer à broder ici, rechercher des débouchés, ce serait extraordinaire », confie Frédérique Seret, maire de Cervières et petite-fille de grenadière.
Faute de fil d'or à broder sur les uniformes des militaires tricolores, l'Association des grenadières qu'elle préside travaille de temps à autre sur des commandes de reconstitution historique ou des biopics pour le cinéma. « Il y a des sollicitations, même si c'est sans commune mesure avec ce qui se faisait ici par le passé. » En un siècle, ce sont en effet un peu plus de 1 000 grenadières qui ont exercé dans la Loire.



