La nouvelle génération d'agriculteurs face au défi du renouvellement
Nouvelle génération agricole : le défi du renouvellement

Le défi du renouvellement générationnel dans l'agriculture française

Matthieu Menier présente son téléphone avec une photographie en noir et blanc. Sur l'écran apparaît un jeune garçon arborant un sourire timide, vêtu d'une combinaison agricole, devant l'exploitation familiale. À ses côtés se tient son père, Jean-René, également en tenue de travail. Le noir et blanc est trompeur : cette image remonte aux années 2000. Au Salon de l'Agriculture, ce mardi 24 février, le jeune homme a considérablement évolué. À 27 ans, il incarne cette nouvelle génération confrontée à un tournant historique pour le secteur agricole français.

Une transition démographique sans précédent

D'ici 2030, la moitié des agriculteurs français partiront à la retraite. Le secteur affronte un défi inédit, particulièrement crucial alors que la souveraineté alimentaire est redevenue un enjeu politique majeur : le renouvellement générationnel et, par extension, la nécessité impérieuse de redonner à l'agriculture son attractivité auprès des jeunes.

Matthieu Menier reconnaît volontiers qu'initialement, il ne se destinait pas à suivre les traces de son père, producteur de légumes et céréales à la tête d'une exploitation familiale à Mauron dans le Morbihan. « Ce n'était pas une porte fermée, mais je n'ai pas été élevé dans cette perspective. Je fais partie de cette nouvelle génération de jeunes qui s'installent avec des projets personnels. La reprise familiale faisait partie du sujet, mais la question fondamentale demeure : est-ce qu'on aime véritablement ce métier, est-ce qu'on se projette dans ce système agricole ? » Son père abonde dans son sens : « Mon épouse travaille sur Rennes, mes enfants également. J'ai personnellement choisi d'être agriculteur mais je ne souhaite pas imposer à ma famille mes choix personnels. »

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Une vocation née du contact avec le vivant

« Tout ce que je savais, c'est que j'étais attiré par le vivant », précise Matthieu. C'est en mettant concrètement la main à la pâte qu'il découvre sa vocation, alors qu'il est en classe de seconde. Avec des amis, il participe à la plantation de brocolis, dont la récolte n'interviendra que l'année suivante. Un travail lent, subtil, exigeant une patience considérable. « Il a trouvé du sens profond à ce métier », confirme son père.

Abandonnant le baccalauréat général, il entreprend un BTS agricole, puis une licence en commerce agroalimentaire, « pour appréhender l'ensemble de la chaîne, de la production à la commercialisation ». Il appartient à cette génération d'agriculteurs significativement plus diplômés que leurs prédécesseurs. Nombreux sont ses pairs à détenir un bac+5. Les statistiques sont éloquentes : seuls 14% des agriculteurs n'avaient aucun diplôme ou seulement le brevet des collèges en 2019, contre 82% en 1982.

Redéfinir l'équilibre entre vie professionnelle et personnelle

Cette génération entend donner du sens à son métier sans pour autant y sacrifier son existence personnelle. « C'est primordial car c'est également ce qui va permettre de maintenir notre génération dans la profession », estime Matthieu. « Ils ne seront pas aussi patients que nous », renchérit Jean-René.

Mais comment rendre le métier d'agriculteur à nouveau attractif ? Luc Delaporte, délégué régional du CNEAP (réseau d'établissements de l'enseignement catholique spécialisé dans l'agriculture, la nature et le vivant) dans les Hauts-de-France, constate sur certains territoires une chute de 30% à 40% du nombre de lycéens dans les établissements agricoles. « Nous recensons 23 000 besoins en main-d'œuvre identifiés par France Travail dans les secteurs agricoles et les transformations agroalimentaires pour 2025 ». Selon lui, la transition d'une société agraire vers une société tertiaire « a désertifié les campagnes, éloignant progressivement le consommateur de la production ».

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Le défi du recrutement et de l'image

Les établissements du CNEAP sont bien implantés territorialement, mais « les campagnes se dépeuplent. Nous éprouvons donc des difficultés croissantes à recruter. Nous n'avons pas adapté la réalité et l'ampleur de notre dispositif de formation aux besoins actuels en main-d'œuvre », déplore Luc Delaporte.

Le monde agricole a longtemps véhiculé l'image d'un univers familial où l'enfant d'agriculteur reprenait presque systématiquement l'exploitation de ses aînés. « Mais les agriculteurs font moins d'enfants », objecte Nadège Brenier, cheffe d'établissement du lycée agricole Kuergénec. « Il y a une nécessité urgente de réenchanter le monde rural. Aujourd'hui, un jeune ne s'imagine pas vivre à la campagne. Parce qu'à chaque fois qu'on en parle, on évoque des fermetures d'écoles, la désertification, des problèmes économiques… Tant qu'on ne mettra pas en avant qu'on peut y vivre bien, qu'il y existe du dynamisme, cela ne fonctionnera pas », insiste Luc Delaporte.

Élargir la perception des métiers agricoles

L'objectif prioritaire consiste à modifier le regard porté sur les agriculteurs, qui ne sont pas tous « bottes au pied, à gratter la terre » : « L'enseignement agricole ne se limite pas à la production. Il englobe tous les métiers connexes : la transformation agroalimentaire, l'aménagement paysager, la gestion de la nature, les services à la personne et la vente ».

Cependant, il demeure difficile de se faire entendre à grande échelle sans relais politique significatif. « Le grand public perçoit souvent l'enseignement agricole comme un dispositif de décrochage scolaire : “Tu n'es pas bon, tu vas au lycée agricole, ils sauront quoi faire de toi.” Alors que les décideurs politiques le considèrent comme un lieu d'innovation. Il conviendrait peut-être de s'appuyer sur cette perception… »

Des motifs d'espoir et des vocations nouvelles

Des motifs d'espoir subsistent néanmoins. De nombreux élèves non issus du milieu agricole s'engagent dans des cursus de ce secteur. « Une élève m'expliquait qu'elle aimait les chats, les chiens, les lapins », relate un représentant de l'union nationale des Maisons Familiales Rurales au Salon. « Elle est venue en MFR en troisième parce que nous proposons une formation en animalerie. Puis elle a effectué un stage dans le milieu caprin et a poursuivi par un bac professionnel dans ce domaine pour en faire son métier ».

Dylan Le Scouarnec, 20 ans, n'est pas non plus un enfant du sérail. Sa mère est fonctionnaire en région parisienne et son père travaille en usine en Bretagne. Son unique lien avec l'agriculture est la maison familiale bretonne, en rase campagne, où il se rend pendant ses vacances. Cela a suffi à développer chez lui une véritable fibre agricole. « Dans un premier temps, mes parents ont tenu ce discours : “Il est jeune, il a le temps de changer d'avis, il verra, il existe beaucoup de métiers.” Mais comme cela n'a jamais changé, ils ont commencé à m'encourager. Ma mère s'est montrée particulièrement optimiste. Cela m'a permis de commencer à m'immerger, d'entrer progressivement dans le monde agricole ».

Une génération connectée et informée

S'il reconnaît « ne pas compter ses heures » dans son alternance au sein d'une exploitation céréalière, Dylan ne souhaite pas tout sacrifier à son emploi : « Nous avons besoin de pouvoir prendre du temps, de nous libérer lorsque nécessaire, que ce soit pour la famille ou pour des rendez-vous extérieurs. Notre génération en est consciente et apporte de plus en plus de solutions concernant cet équilibre ».

Une génération, de surcroît, particulièrement informée, comme l'explique Matthieu : « Je participe à des groupes de jeunes, un tiers de nos discussions tournent autour de la politique. Nous suivons le New York Times, toutes les chaînes internationales. Les jeunes sont formés et informés, et savent utiliser les outils numériques. L'intelligence artificielle, nous l'utilisons dans nos fermes pour travailler avec moins de contraintes et optimiser les marges ».

Un avenir rural conditionné à une vision collective

« Lorsqu'on considère les enjeux de souveraineté alimentaire et d'entretien de l'espace, le milieu rural possède un avenir, mais à la condition expresse qu'on le pense, qu'on le maîtrise collectivement », conclut Luc Delaporte.

Au Salon de l'Agriculture, les jeunes étaient nombreux. Des vocations y sont peut-être nées. Dans quelques jours, les exposants retourneront chacun dans leur exploitation. Il ne reste que quelques années pour, enfin, redonner à l'agriculture française son attractivité auprès du grand public et assurer sa pérennité face aux défis démographiques et alimentaires du siècle.