Dans le Béarn, les producteurs de kiwi de l'Adour s'inquiètent du dépérissement de leurs vergers lié aux pluies irrégulières et aux arrosages excessifs. De nouvelles méthodes de culture et des porte-greffes sont à l'étude pour sauver la filière.
Un cimetière de kiwis à Uzein
« Ça, c'est mon cimetière de kiwis. » À Uzein, au nord-est du Béarn, Sébastien Lesquibe, 39 ans, observe son verger mourir à petit feu. Dans les allées, des pieds qui donnent tant bien que mal quelques fruits alternent avec des squelettes d'arbustes nus. Un phénomène d'asphyxie racinaire est apparu il y a cinq ans sur le kiwi de l'Adour de variété Hayward, importée en France dans les années 1980.
Les causes du dépérissement
Les crues abondantes et soudaines touchent les terrains argileux avec mauvais drainages ou situés aux abords de cours d'eau. Les irrigations de protection contre le gel sont également nocives. Toute une filière s'est bâtie près des gaves pour subvenir aux besoins en eau de la plante. Lorsque les feuilles flétrissent, il est trop tard.
En 2022, Sébastien Lesquibe plante de jeunes arbres de variété Hayward. Ceux-là aussi pourraient être menacés. Cet automne, il y récoltait les premiers fruits. « Je n'avais pas anticipé que la mortalité serait si importante et si rapide, admet-il. On sait que des années difficiles arrivent. » Sa nouvelle plantation ne sera en pleine production que dans trois ans.
Une chasse au trésor à Labatut
À Labatut, dans les Landes, la coopérative SCAAP Kiwifruits se situe aux premières loges du déclin. À l'entrée du bâtiment, deux hangars abritent des palettes vides estampillées « Kiwis Fruits », des palox entreposés par milliers. « Tout ça, c'est ce qu'on aurait dû produire », pointe du doigt Fabien Bec, technicien. « Les bonnes années, on en a produit 10 000 tonnes. Cette année c'est autour de 4 500 », poursuit-il. Affectée par le climat, la production chute de 40 % en 2020.
Dans ce « creux de la vague », Fabien Bec traque les solutions. « Aujourd'hui, on cherche un kiwi vert qui fasse des fleurs qui puissent surmonter la chaleur telle qu'on l'anticipe à partir de 2030 », expose-t-il. En Italie, en Nouvelle-Zélande, en Chine ou en Corée du Sud, il visite des centres de recherche et rapporte des échantillons. Lors d'un de ses voyages, il entend parler d'un kiwi vert dont la maturation est avancée. De retour en France, la variété Haewon passe brillamment les expérimentations. Aussi, dans un grand nombre de vergers se généralisent les kiwis jaunes, les rouges, les mini-kiwis ainsi que de nouveaux porte-greffes, base de l'arbre fournissant les racines et supportant la partie fruitière.
Multiplier pour mieux cultiver
« En 2026, je vais remplacer tous ces arbres morts par un nouveau porte-greffe », promet Jean-Jacques Desclaux, 58 ans, qui arpente son champ, bottes aux pieds, à Caubios-Loos en Béarn. Comme Sébastien Lesquibe, ses kiwis s'étiolent. Plus résistant à l'eau, le porte-greffe Bounty pourrait être l'avenir. « Ces nouvelles plantations n'ont que trois ans. Pour l'instant, ça résiste bien à l'excès d'eau, à voir en pleine production ce que ça donnera », constate-t-il. En plus d'un greffage complexe, le porte-greffe Bounty présenterait sur certains terrains des problèmes de chute de fleurs et de prolifération de bactéries. Sa généralisation n'est donc pas encore actée.
« Les bonnes années, on en a produit 10 000 tonnes. Cette année c'est autour de 4 500 »
Arracher pour replanter. Alors que le prix du kiwi est à son apogée et que la consommation française ne baisse pas, convaincre les producteurs devient facile. « Ceux qui n'ont pas de problème de dépérissement sont les rois du pétrole ! » affirme Marie-Pierre Durpaire, directrice de production à la SCAAP. Les agriculteurs touchés se tournent eux, par contrainte, vers d'autres cultures. « Sauf qu'en ce moment, il n'y a pas beaucoup de cultures qui vont bien », dit-elle.
Un chamboulement évité en multipliant les variétés
De céréalier à arboriculteur, Vincent Boué suit cette stratégie. Il plante en 2021 à Bournos, non loin de Pau, un verger de kiwis verts et de kiwis jaunes, qui supportent mieux la chaleur. En complément du maïs, la nouvelle culture permet à sa fille Amélie, 23 ans, de lancer son projet d'installation. Agrumes, framboises, avocats, celle qui a toujours eu « ce côté agricole » a un objectif : « Faire de la vente locale et pérenniser l'exploitation. » Au cœur de son plan, un kiwi à la chair rouge, abrité sous d'immenses serres dotées de panneaux solaires. Avec un prix de vente élevé, le kiwi rouge séduit nombre de producteurs. Mais ses contraintes d'entretien et sa fragilité laissent perplexe Fabien Bec : « On n'a pas encore assez de recul. On conseille de ne pas se lancer à 100 %. »
« Pour que les vergers vivent »
Pluies abondantes, vents violents, grêles, chaleurs importantes et sécheresses. Jean Jacques Desclaux en témoigne, le climat a changé mais pas les normes de tailles et de calibres. Les normes européennes sur le kiwi de l'Adour appliquées par la coopérative sont mises en place en 1992, pour éviter la surproduction. « Avec les problèmes météo actuels, on a de moins en moins de gros fruits », alerte-t-il.
Pour Marie-Pierre Durpaire, revoir les normes n'est pas une priorité. « Je pense qu'il faut qu'on règle d'abord la technique, qu'on trouve des solutions pour que les vergers vivent », tranche-t-elle. La coopérative avance 4 % de fruits déclassés en moyenne par récolte. Cette année, Jean-Jacques Desclaux en décompte 15 % sur son verger. Pour régler la technique, et affronter le changement climatique, la coopérative vise l'irréprochabilité.
Le regain de production du kiwi de l'Adour attendu dès 2026, avec un retour à 10 000 tonnes en 2032, reste une hypothèse aussi incertaine que l'évolution du climat. « En Italie, eux pensent que le dépérissement est causé par une maladie. En fait, ils cherchent un ennemi, raconte Fabien Bec. Notre seul ennemi, ce sera le 1,5 degré de plus. »



