L'orage du jeudi 20 août 2026 a offert un répit bienvenu aux agriculteurs, producteurs et éleveurs de l'est des Alpes-Maritimes, éprouvés par cinq épisodes caniculaires consécutifs. Les précipitations ont irrigué les sols, les vergers et les canaux alimentant les exploitations proches du littoral, mais tous savent que cette accalmie est temporaire et que la pluie devra revenir pour sécuriser les prochains jours.
Un épisode orageux salvateur après un été rude
« La nature respire », lâche Philippe Guiglionda, agriculteur bio installé depuis plus de 20 ans sur la commune de Gorbio, qui surplombe Menton et Roquebrune-Cap-Martin. L'été 2026 a été rude pour ses légumes et fruits bio vendus sur les marchés alentour. « Cette année, les haricots n'ont rien donné ; ils ont été desséchés par le soleil. Et les trente cerisiers que j'avais plantés il y a plus de vingt ans se meurent ; ils ne supportent pas de telles chaleurs. »
Les relevés météorologiques confirment la violence de l'épisode. À Nice, la température moyenne a atteint près de 26 °C sur les deux premiers mois de l'été, soit environ 3 °C de plus que les normales saisonnières. Le manque d'eau a été persistant : à Menton, la station météorologique située sur les hauteurs n'avait enregistré que 21,5 mm de précipitations en juin. À Castellar, Anne-Marie Curti résume la situation : « Depuis mai, on n'a rien eu en pluie. Tous les pâturages sont jaunes. »
Des saisons agricoles décalées et des réserves d'eau sous tension
Les agriculteurs s'adaptent au climat. Philippe Guiglionda a planté ses tomates plus tôt et ses légumes d'hiver plus tard. « Habituellement, on commence le 5 août pour les brocolis, choux et choux-fleurs, mais la terre était trop sèche. L'eau qui est tombée a fait du bien. Je vais pouvoir planter mes choux, je suis soulagé. » À Menton, Émilie Basin, agrumicultrice sur ses restanques, entretient une cinquantaine d'arbres, dont une douzaine de variétés d'agrumes. Elle les arrose au tuyau tôt le matin, en puisant dans ses réserves d'eau de pluie. « On arrivait au bout du bout. » Ses trois bassins de récupération ont progressivement baissé au fil de l'été. La dernière pluie réellement significative sur son exploitation remontait au mois de juin. L'épisode de jeudi a permis de remplir l'un d'eux aux trois quarts. « Ça va me permettre de souffler une semaine. Mais je reste inquiète pour la semaine prochaine. »
Les agrumes sont gourmands en eau : un citronnier adulte peut réclamer autour de 100 litres tous les quatre à cinq jours, selon l'agrumicultrice. Lorsque l'eau se raréfie, elle choisit ses priorités. Une dizaine de vieux citronniers, plantés il y a environ soixante-dix ans par le « Pépé », résistent mieux. « Je fais plus attention aux petits arbres plantés entre 2019 et 2021, parce qu'ils sont en pleine croissance. »
Des pâturages jaunes et une production de lait en baisse
À Castellar, les mêmes températures produisent d'autres effets. Pour nourrir ses chèvres et ses brebis, Anne-Marie Curti doit désormais aller chercher plus loin ce que les animaux ne trouvent plus autour de l'exploitation. « Les sols et la végétation sont très secs. Il faut aller plus loin pour les faire pâturer et l'eau commence aussi à manquer. » Le jaune a remplacé le vert sur les parcours. Avec moins d'herbe, le foin et les céréales ont pris le relais beaucoup plus tôt que d'habitude. « Nous avons dû très tôt et énormément complémenter en foin et en grain, explique l'éleveuse. La baisse de production de lait a été conséquente. »
L'orage de jeudi a apporté là aussi quelques jours de respiration. Le bassin alimenté par la source, qui était « complètement vide », s'est de nouveau rempli. « Ça va nous permettre de souffler quelques jours. La pluie a fait du bien aussi aux animaux. Ils avaient des soucis respiratoires à cause de la poussière. Là, ça va mieux. »
Comparaison avec 2022 et stratégies d'adaptation
La situation n'est pas aussi catastrophique qu'en 2022, année qui avait constitué un précédent particulièrement sévère dans les Alpes-Maritimes, avec des déficits de précipitations atteignant 80 à 95 % en mai. Quatre ans plus tard, le parallèle est inévitable, d'autant que Météo-France estimait fin juillet que l'état de sécheresse des sols superficiels en France avait déjà rejoint le niveau observé à la mi-août 2022. Sur le terrain, la comparaison est toutefois plus nuancée. « La végétation est beaucoup plus sèche », observe Anne-Marie Curti. Mais l'eau tient encore. « En 2022, on avait manqué d'eau beaucoup plus vite. On avait dû investir dans une cuve sur remorque parce que la source ne coulait plus. Là, je commence à peine le ravitaillement. »
Philippe Guiglionda constate que sa source ne s'est pas tarie comme en 2022, mais le souvenir reste suffisamment frais pour qu'il réfléchisse à une solution de secours, comme le raccordement au réseau. Émilie Basin, présidente de l'Association pour la promotion du citron de Menton, aimerait obtenir des solutions permettant aux petits producteurs d'accéder plus facilement aux « compteurs verts », qui proposent une tarification adaptée aux usages agricoles. « On nous demande 4 000 euros. Pour les petits producteurs, ça a un coût. Il faut trouver une solution pour avoir de l'eau et cultiver sereinement. »
Au-delà de l'été 2026, une question s'impose : que faudra-t-il encore changer pour continuer à produire ? Philippe Guiglionda a déjà tranché pour ses cerisiers. « Je vais les arrêter et planter des agrumes qui sont plus adaptés aux chaleurs. » Une solution qui déplace toutefois le problème. « Ce n'est pas forcément plus sécurisant, parce qu'ils sont très gourmands en eau. » À Menton, Émilie Basin multiplie les parades : paillage au pied des citronniers, toile de jute, sol laissé couvert autant que possible. Pour l'heure, ses citrons n'ont pas subi les mêmes dégâts qu'en 2022. « Mais si on fait face à une canicule pendant encore un mois, ça risque d'être problématique », prévient-elle.
Ève Vernice, floricultrice à Menton, observe elle aussi les changements avec une inquiétude moins marquée. Le terrain municipal sur lequel elle travaille lui semblait autrefois presque trop peu exposé ; il est devenu un avantage. Chez elle, la conséquence la plus visible se lit surtout sur le calendrier : « La saison a démarré plus tôt et va se finir plus tôt. » Plus haut dans la Roya, à Tende, Guy Massa, producteur de châtaignes, attend septembre avant de se prononcer sur sa récolte. « On a eu pas mal de fleurs et on espère avoir une belle saison cette année, mais c'est difficile à dire pour l'instant. » L'an dernier, une belle floraison avait laissé espérer une bonne récolte, mais « finalement, on a produit la moitié des pots ».
Pour sécuriser les prochains jours, il faudra que la pluie revienne. Météo-France annonce de possibles orages lundi soir. En attendant, dans les restanques comme les pâturages, les agriculteurs ont repris leur vieille habitude : scruter le ciel.



