Le rosé de Provence, comme l'ensemble de la filière viticole française, traverse une crise majeure. La baisse de la consommation entraîne les prix vers le bas, mettant en péril toute une économie. Face à cela, l'interprofession mise à court terme sur la régulation via une réserve stratégique, et à plus long terme sur la réaffirmation de la qualité de ses AOP face à une concurrence redoutable.
Des drames humains redoutés
« Il va finir par y avoir des drames humains », craignent d'une même voix Sylvain Audemard, président de la chambre d'Agriculture, André Lanza, président de la FDSEA, et Laurent Rougon, président de la fédération des caves coopératives. « Dans le Var, sur 37 coopératives, 5 ou 6 sont en redressement judiciaire, c'est arrivé rapidement, et d'autres vont suivre… »
La récente assemblée générale du syndicat des vins de Provence, à Collobrières, a permis à la profession de partager des constats et d'esquisser des solutions, à court comme à long terme, pour assurer l'avenir du « meilleur rosé du monde, celui de Provence, identifié partout comme tel ».
Réserve stratégique pour contrer la surproduction
Pour contrer le phénomène de surproduction et la pression sur les prix, souvent trop bas, l'interprofession mise sur un système de régulation via la mise en place d'une réserve stratégique. Au-delà, d'autres leviers sont activés, notamment la protection de l'identité AOP et du terme « Provence ».
« Si la profession n'avait pas été visionnaire, en se battant fermement depuis trente ans pour l'utilisation du terme “Provence”, aujourd'hui, tous les rosés du monde s'appelleraient Provence ! », souligne Eric Pastorino, président du syndicat des vins de Provence. Il dénonce des « confusions entretenues par certains, avec les IGP voire les vins de France, les vins d'Europe… »
Protection du terme Provence et nouveaux marchés
La protection du terme Provence est toujours d'actualité, et le syndicat obtient encore de nouveaux règlements dans différents pays visés à l'export, comme en Asie du sud-est. « Nos aïeux ont également été visionnaires en visant le marché des États-Unis, où s'écoule aujourd'hui 30 % de notre production. Il est de notre devoir d'explorer aujourd'hui les marchés de demain, comme le Brésil, la Scandinavie, l'Asie… », ajoute Eric Pastorino.
La création d'un AOP effervescent côtes-de-Provence est également en bonne voie : « le dossier doit être déposé à l'INAO à l'automne. C'est un marché en croissance constante dans le monde depuis quinze ans, cela offre une voie de diversification supplémentaire », précise-t-il.
Le défi climatique et l'accès à l'eau
Parmi les défis les plus importants à relever pour la filière : le changement climatique. La maturité inédite de la vigne pour un mois de juin en témoigne. L'interprofession voit à long terme avec la construction du vitipôle du rosé à Vidauban. « C'est un investissement lourd et stratégique, qui doit nous permettre de conserver notre avance sur une concurrence qui nous suit et nous copie de plus en plus », explique Eric Pastorino.
La problématique de l'alimentation en eau est aussi en bonne voie d'être durablement solutionnée avec le « Plan or bleu » d'extension du canal de Provence dans le département. « Le Var avait beaucoup de retard de ce point de vue par rapport à ses voisins, avec ce plan nous allons le rattraper », souligne Jean-Louis Masson, président du conseil départemental du Var.
Partage de la valeur et marges de la grande distribution
La question du partage de la valeur reste ouverte. « À qui donc profite la baisse des cours du vin ? Pas aux producteurs, évidemment. Et pas aux consommateurs non plus, puisque les prix en rayon, eux, ne cessent de grimper… », s'interroge Eric Pastorino. Le préfet du Var, Simon Babre, relève que « les études menées par l'État ont montré que, malgré la baisse du prix d'achat en sortie de cuve, les tarifs de ces bouteilles dans les rayons de la grande distribution ont augmenté de 11 % en trois ans ».
Jean-Jacques Bréban, directeur des vins Bréban, explique : « Toutes les entreprises doivent faire des marges. Mais il ne faut pas faire d'excès. Nous avons fait une étude, que nous présenterons dans quelques jours, qui établit que ces marges ne se font pas chez les négociants, qui ont beaucoup de frais. » Philippe Brel, dirigeant d'Estandon Vignerons, espère des conséquences positives de la décision de régulation : « En régulant ainsi les volumes disponibles à la vente, vous pourrez repousser les phénomènes de prédation sur vos vins, avec des prix anormaux… »
Remise en question collective
Le président de la chambre d'agriculture du Var, Sylvain Audemard, a appelé à une remise en question « collective et individuelle » à tous les niveaux de la chaîne. Il en appelait au négoce, à la grande distribution et à la restauration, dénonçant certaines pratiques : « On voit Michel-Edouard Leclerc jouer les Calimero sur les plateaux, mais un rapport parlementaire vient de sortir, accablant pour les pratiques de la grande distribution. Accablant ! »
Il a également critiqué le soutien de l'État : « En Italie, ils ont posé deux milliards sur la table pour soutenir et valoriser la filière viticole. En France, l'État donne 130 millions d'euros, pour financer une campagne d'arrachage après récolte. Chez eux, le vin c'est un art de vivre, un patrimoine, une force économique. Chez nous, c'est du poison… »
Eric Pastorino a observé qu'« il manque pour les rosés de Provence une belle marque, bien identifiée, un “Nicolas Feuillatte” du rosé de Provence… On l'a espéré, avec l'arrivée de grandes maisons, mais elles sont plus promptes à construire des hôtels et des restaurants qu'à construire une belle marque fédératrice et reconnue. »



