Canicule : vers des fruits et légumes moches et résistants
Canicule : vers des fruits et légumes moches et résistants

La canicule inédite de l'été 2026 bouleverse l'agriculture en Occitanie, avec des récoltes réduites et des plants brûlés. Face à cette situation, les scientifiques de l'Inrae explorent des solutions pour un avenir agricole incertain, où les fruits et légumes pourraient être moins beaux mais plus résistants.

Des récoltes en berne et des conditions de travail difficiles

Récoltes XXS, plants de tomates brûlés, absence de fruits, rangs de salade décimés… la canicule met à mal l'activité des maraîchers, et les témoignages de détresse s'accumulent depuis le début de l'été. "C'est très compliqué pour les producteurs", admet Manon Bouet, responsable du centre de ressources biologiques sur les légumes, ingénieur à l'unité GAFL (Génétique et amélioration des fruits et légumes) de l'Inrae (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement), à Avignon, dirigée par Bénédicte Quilot.

Sur le constat d'abord, "à commencer par les conditions de travail" : "Dans les exploitations, on travaille très tôt le matin, et la fatigue accumulée occasionne des malaises", constate Manon Bouet. En matière de production, tomates, courgettes, ou encore melon "avortent" des fruits déjà formés. Et s'ils parviennent malgré tout à maturité, c'est "trop vite", ils sont "moins beaux", auront moins de goût : "Quand les températures sont trop extrêmes, que la plante est en mode survie, la photosynthèse est bloquée, les fruits sont moins sucrés, ils auront moins d'arômes", enchaîne Manon Bouet, qui souligne qu'irriguer ne suffit pas : "En mode survie, les plantes s'épuisent à réguler leur température, elles transpirent", explique la scientifique. "Comme nous". Parfois, elles attrapent des coups de soleil, des taches brunes qui rendent fruits et légumes invendables, parce que non présentables. Si ce n'est en catégorie déclassée. Souvent, elles font face à de nouvelles menaces, virus, bactéries ou insectes ravageurs, détaille Bénédicte Quilot. Et "c'est une vraie problématique alors qu'on essaie de réduire l'usage de pesticides". Les ennemis s'appellent cicadelle, pucerons, thrips.

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Des cultures à repenser pour demain

Seule, l'arboriculture s'en sort encore, avec des champs massivement irrigués. "La production est bonne cette année et avec ces températures, les gens ont envie de manger des fruits", note Bénédicte Quilot, au sortir d'un point avec des producteurs de la filière AOP pêches et abricots. Mais l'avenir est incertain. Parce qu'"on vit une canicule d'une ampleur jamais vue". Et parce que pour l'arboriculture, c'est la saison d'après qui se joue : est-ce que des arbres affaiblis porteront l'an prochain autant de fleurs, et potentiellement de fruits ?

Que cultivera-t-on ici ? Des pistaches, des grenades, de l'avocat, des agrumes, des kiwis, déjà osées par des paysans inventifs. Nos cultures traditionnelles aussi, mais pas tout à fait les mêmes, ou récoltées dans un temps différent : "Les tomates et les melons pourraient être plantés plus tôt", dit Manon Bouet. On les cultivera peut-être dans des forêts. En arboriculture comme en maraîchage, des fermes pilotes testent des espèces oubliées plus résilientes, des poireaux, des tomates, des aubergines, des poivrons, des laitues dans la Drôme, pêchers et abricotiers au domaine de l'Amarine à Bellegarde (Gard), pêchers encore dans les Pyrénées-Orientales.

Jusqu'à la fin du 20e siècle, la sélection a été basée sur la "productivité, la qualité et le calibre des fruits et légumes, sous l'influence de la grande distribution". Sous la protection d'un "parapluie phytosanitaire", rappellent les scientifiques, "on n'a pas travaillé sur la résistance". Or, "ces fruits parfaits sont fragiles, et idéalement, demain, il faudra faire avec moins d'eau, et moins de pesticides", dit Manon Bouet, qui "travaille sur des espèces plus résistantes" dans ce verger de Bellegarde composé de vieilles variétés européennes, américaines, asiatiques… et parfois sauvages.

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Un bilan désastreux et des perspectives de rupture

En attente d'un bilan complet de la saison soumis à d'éventuelles pluies à venir, l'Interfel (Interprofession des fruits et légumes frais) fait déjà le constat d'un été meurtrier dans les exploitations : "Les éléments dont nous disposons confirment la persistance des effets liés à la canicule qui pour certaines cultures pourraient être exacerbés par la sécheresse persistante", réagit l'Interfel. Selon l'Interprofession, "les coups de chaud se traduisent par un creux de production notamment pour certaines productions sous serre ; en plein champ la situation est très difficile avec des incertitudes sur la levée des semis avec le déficit hydrique". Enfin, "en salade, la situation est très tendue, avec des ruptures, de fortes tensions en quatrième gamme et un accès à l'eau particulièrement difficile dans certains bassins". "Pour la plupart des produits, les rendements sont en baisse avec un manque probable de calibres", souligne également l'Interfel qui fait état de "campagnes en avance d'une dizaine de jours, que ce soit celles d'été ou d'automne-hiver".

Quant à nos salades, "ce n'est peut-être qu'en Bretagne qu'on pourra les cultiver tout l'été". Il y a même des scénarios où "il faudra les importer de l'Europe du Nord" : "Quand il fait chaud, les laitues montent en graines, elles ne tiennent pas". Enfin, il est question d'imposer de nouveaux gestes, arroser les feuilles des plants de tomates et d'aubergines dans la journée par exemple. Une aberration jusqu'ici, qui permettra d'éviter la présence d'acariens.

Seule certitude : "Cet été a été un point de bascule, on n'a jamais eu aussi chaud. Mais les producteurs, comme les chercheurs, n'ont pas attendu cette année pour prendre conscience qu'il allait falloir se projeter différemment", conclut Bénédicte Quilot. Il n'y aura pas de solution simple : "Ce qui marche à un endroit ne marchera peut-être pas ailleurs, il faudra s'adapter", ajoute Manon Bouet. Et d'ici là, tester. Autant le produit que la réaction du consommateur : "Ce serait plus simple que le consommateur n'attende plus le fruit parfait, au calibre idéal, et sans aucune tâche". Même la couleur de la peau des nectarines, des pommes, ou encore des agrumes, va changer, explique Bénédicte Quilot, sous l'effet des "températures qui ne baissent pas suffisamment la nuit". Une révolution.