L'Arcachonnais Simon Grand, père méconnu de la perle noire de Polynésie
Et si la perle noire de Polynésie avait un peu d'Arcachon en elle ? Pour l'historien local Claude Leroy, cela ne fait aucun doute. Elle en aurait même beaucoup. Né dans le quartier de la Ville d'Hiver à Arcachon, ce passionné d'histoire consacre depuis dix ans un colossal travail de mémoire, répertoriant tous les habitants des 350 villas de ce secteur historique entre 1865 et 1925.
Une découverte fortuite dans les archives
En étudiant la villa Tibur construite par Jean Vachon, Claude Leroy découvre le nom de Simon Grand, gendre de l'architecte. Il constate que ce dernier, parti pour la Polynésie avec femme et enfants, n'en est jamais revenu. Un détail intrigant qui ne prendra tout son sens qu'après un échange avec Nelly Nugeyre-Le Gall, alors responsable de la maison de quartier de la Ville d'Hiver et imprégnée de culture polynésienne.
« J'ai vécu plus de dix ans en Polynésie et j'ai travaillé pour Robert Wan, le plus gros perliculteur », explique cette Arcachonnaise experte en techniques de greffe. C'est lors d'une visite guidée qu'elle révèle à Claude Leroy que l'origine des perles noires remonterait à un Arcachonnais.
L'ostréiculteur devenu expert colonial
L'enquête de l'historien dévoile un parcours remarquable. Après avoir été négociant pour la Compagnie du Midi, Simon Grand s'installe comme producteur d'huîtres à Arcachon dans les années 1860. « Il a travaillé sur le captage des huîtres dans la nature et est parti à Marennes-Oléron en 1876 élever les naissains collectés dans le bassin », précise Claude Leroy.
Cet homme d'une grande compétence scientifique rédige en 1882 un rapport remarquable. Il fut probablement le premier à vendre ses huîtres à Paris, dans sa boutique du boulevard Saint-Michel, et fut médaillé à l'Exposition universelle de 1878.
Mission scientifique à Tahiti
C'est cette expertise qui conduit le sous-secrétaire aux colonies Félix Faure à l'envoyer en 1885 à Tahiti. Sa mission : étudier l'huître perlière Pinctada margaritifera pour repeupler les lagons appauvris. Simon Grand y expérimente avec succès le collectage de naissains et obtient du gouverneur de poursuivre ses recherches à Rikitea, où il est assigné comme agent spécial en 1887.
Si ses premiers résultats furent décevants, ils aboutiront finalement à la culture de la perle noire de Tahiti. Cent trente ans après son passage, cette perle constitue toujours l'une des principales richesses de l'archipel polynésien.
Une descendance exceptionnelle
Définitivement installé à Papeete, Simon Grand y meurt en 1901 à 64 ans. Dans son sillage, ses descendants tracent des routes singulières :
- Un de ses fils fonde à Tahiti les Comptoirs français d'Océanie, devient conseiller privé du gouvernement puis juge consulaire, après avoir vécu aux États-Unis et au Mexique
- Un de ses petits-fils préside l'Assemblée de la Polynésie française de 1955 à 1958 et est le premier Tahitien décoré pour bravoure pendant la Seconde Guerre mondiale
- Son arrière-petite-fille Simone Grand, scientifique, anthropologue, écrivaine et ancienne ministre, poursuit son œuvre
« Mon arrière-grand-père n'est pas venu à Tahiti en tant que colon, mais en tant que réparateur des pillages commis par le passé », confie Simone Grand. « Il aura fallu près de cent ans pour que ses travaux portent leurs fruits. J'ai eu l'honneur de diriger le service qui gérait le secteur de la perliculture et de participer à l'essor de cette industrie singulière. »
Un pont entre Arcachon et Papeete
À plus de 15 000 kilomètres de Tahiti, Claude Leroy souhaite qu'un pont soit fait entre Papeete et Arcachon. « Un jumelage, j'imagine... Ne serait-ce pas une belle opportunité à saisir ? » Les travaux de l'historien ont d'ailleurs suscité l'intérêt de la télévision polynésienne, qui a diffusé un reportage sur cette découverte le 29 mars dernier.
Cette histoire méconnue révèle comment un ostréiculteur d'Arcachon, envoyé en mission scientifique à Tahiti, a posé les bases de ce qui deviendra l'une des industries les plus prestigieuses de Polynésie française, créant un lien insoupçonné entre le bassin d'Arcachon et les lagons du Pacifique Sud.



