Alors que le Canal du Midi célèbre le trentième anniversaire de son inscription au patrimoine mondial de l'Unesco, le nom de Pierre-Paul Riquet s'impose comme celui d'un visionnaire. Né à Béziers en 1609, ce fils du Languedoc n'était pourtant pas ingénieur. Sa fonction de fermier des gabelles l'obligeait à parcourir les routes cabossées de la région pour percevoir l'impôt sur le sel, une charge royale lourde et impopulaire. C'est au fil de ces déplacements, en observant les reliefs et les cours d'eau, qu'il mûrit un projet hors norme : relier l'océan Atlantique à la mer Méditerranée par un canal navigable.
Un défi hydraulique au cœur de la Montagne Noire
Pour mener à bien son entreprise, Pierre-Paul Riquet doit résoudre une équation vertigineuse : alimenter en eau le point le plus haut du parcours, situé dans la Montagne Noire, ce massif montagneux au sud-est du Massif Central. C'est auprès du fontainier Pierre Campmas qu'il apprend le « langage des sources », cette capacité à lire les écoulements naturels pour capturer et domestiquer l'eau. Cette connaissance lui permet d'imaginer un système d'alimentation ingénieux pour son futur canal.
En 1651, il s'installe dans son château de Bonrepos, près de Toulouse. Là, il médite, dessine et construit une immense maquette dans ses jardins afin de prouver la faisabilité de ses calculs. Ce travail de fourmi, mené loin des regards du pouvoir, témoigne de sa détermination.
L'ambition de réussir là où les souverains ont échoué
« Il avait surtout l'ambition de concrétiser ce que les plus grands avaient échoué à réaliser avant lui », souligne Jacques Nougaret, passionné par l'histoire de Béziers. Avant Riquet, l'empereur romain Auguste, le roi François Ier au XVIe siècle et Henri IV s'étaient tous cassé les dents sur le rêve de joindre les deux mers. Aucun n'était parvenu à dompter la nature.
L'ingénieur autodidacte comprend rapidement qu'il lui faut l'appui du pouvoir suprême. Grâce à ses réseaux, il fait parvenir sa correspondance au ministre Jean-Baptiste Colbert. Séduit par la stratégie économique du projet, qui permettrait d'acheminer les denrées sans passer par le long et dangereux détour de Gibraltar ni payer les taxes du roi d'Espagne, Colbert convainc Louis XIV, le Roi-Soleil, de laisser sa chance au Biterrois.
Un patron humaniste et un défenseur de Béziers
Amaury de Nervaux, descendant direct de Jean-Mathias Riquet, fils de Pierre-Paul, et membre de la Société archéologique, scientifique et littéraire de Béziers, dresse le portrait d'un homme hors du commun : « C'était un homme qui voulait toujours progresser », doté d'« une intelligence humaine folle » pour son époque. Il se révèle aussi un patron en avance sur son temps. « Il payait ses hommes quand il pleuvait, quand il ventait, quand ils étaient malades », précise Amaury de Nervaux, malgré les critiques des propriétaires terriens jaloux.
Ce visionnaire n'oublie jamais ses origines. « C'était un Biterrois pur et dur qui a défendu Béziers de toutes ses forces », insiste son descendant. Pierre-Paul Riquet s'éteint à Toulouse en octobre 1680, quelques semaines avant l'achèvement de son grand canal. Mais son œuvre demeure, et force l'admiration. Comme le conclut Jacques Nougaret, le créateur féliciterait aujourd'hui le Toulousain Urbain Maguès pour son exploit du pont-canal : « Pierre-Paul Riquet serait heureux de voir que son pari fou fait aujourd'hui l'admiration du monde entier. »



