En septembre 2020, deux visiteurs, Gil Bourdeaux et Jean-Baptiste Ordas, se sont présentés au Mémorial de la Shoah. Ils ont remis au service de documentation, entre les mains de Cécile Fontaine et Lior Lalieu, cinq planches-contacts photographiques contrecollées sur de grandes feuilles cartonnées. Ces images proviennent d'un album photo plus vaste qu'ils avaient acquis quelques semaines plus tôt dans une brocante à Reims. Elles représentent des arrestations. Les deux historiennes ont rapidement identifié l'événement : la rafle du billet vert, la première grande opération d'arrestation de Juifs menée par les autorités françaises, le 14 mai 1941.
Des images rares d'une opération menée dès l'aube
Ces photographies sont exceptionnelles, car les images de rafles sont extrêmement rares. Numérotées de 182 à 187 (il manque la 185), ces feuilles comptent 98 clichés en noir et blanc. Elles ont été acquises par le Mémorial de la Shoah et sont exposées pour la première fois au public. Peu connue du grand public, la rafle du « billet vert », désignée dans certaines familles sous le nom de « dos grine tsetl » (en yiddish), ne fait pas référence à la couleur du dollar mais à la teinte des convocations adressées au printemps 1941 à près de 6500 familles vivant à Paris et en banlieue.
Les personnes recevant ces documents étaient « invitées à se présenter pour examen de leur situation » dans une soixantaine de lieux. Ceux qui ne se présentaient pas étaient menacés des « sanctions les plus sévères ». Dès 7 heures du matin, des centaines de personnes se pressaient aux portes du gymnase Japy, dans le 11e arrondissement de Paris. Les hommes devaient venir avec un proche ; beaucoup étaient accompagnés de leur femme et parfois de leurs enfants. On les faisait entrer dans la salle de sport, puis on invitait leurs accompagnants à rentrer chez eux pour préparer un paquetage léger.
Un piège diabolique
C'était un piège. Immédiatement arrêtés par la police française sous supervision allemande, les Juifs étaient transférés le jour même via la gare d'Austerlitz vers les camps d'internement du Loiret, à Pithiviers et Beaune-la-Rolande. Ils y restaient plus d'un an avant d'être, pour la plupart, déportés et assassinés à Auschwitz. Longtemps restée dans l'ombre d'autres rafles plus célèbres (août et décembre 1941, ou le Vel' d'Hiv), cette première grande vague d'arrestations est désormais racontée par ces images.
L'identité surprenante du photographe
L'auteur de ces prises de vue est Harry Croner (1903-1992). Ce jeune appelé allemand a été incorporé au service de la propagande nazie (unité PK). Ses images offrent un témoignage visuel de la mécanique de la Shoah en France, prouvant l'implication des forces de l'ordre françaises, supervisées par l'officier SS Theodor Dannecker. Contrairement à d'autres photographes allemands qui présentaient une version aseptisée, Croner tourne son objectif vers les visages des hommes entassés sur les gradins, comme pour les immortaliser.
À l'extérieur du bâtiment, il capture les silhouettes des retardataires, mais aussi les femmes et enfants des internés. Son reportage documente la routine administrative qui envoie à la mort ces Juifs de France. On aperçoit des femmes éplorées tentant de négocier avec la police, des voisins aux fenêtres, et le cordon de police dirigeant les déportés vers un bus. Un couple se sépare sur le seuil du gymnase ; en trois clichés, Croner saisit l'émotion de l'homme faisant ses adieux définitifs à son épouse.
Quelques jours plus tard, le reportage se prolonge dans le Loiret, dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande, dernière étape avant les camps d'extermination. Croner photographie les baraquements insalubres en construction et, pour la première fois, l'intérieur d'un grand hangar noir à Pithiviers qui servira plus tard à l'enregistrement des victimes du Vel' d'Hiv. L'une des images les plus célèbres montre un gendarme français en faction dans un mirador à Beaune-la-Rolande ; elle sera intégrée au film Nuit et Brouillard d'Alain Resnais (1955), avant d'être censurée pour ne pas montrer le képi du gendarme, preuve de la collaboration française.
Un retournement contre leurs auteurs
Plus que de simples illustrations historiques, ces photos, conçues comme un outil de propagande, se retournent aujourd'hui contre leurs auteurs. Elles arrachent les victimes de la rafle du billet vert à l'anonymat. 85 ans après les faits, le Mémorial espère que les visiteurs de l'exposition permettront d'identifier ces visages. À ce jour, seuls six d'entre eux ont été formellement identifiés.
Harry Croner a poursuivi une carrière de photoreporter à Berlin après la Libération, devenant l'un des plus grands chroniqueurs de la vie culturelle et politique d'Allemagne de l'Ouest. Il a réalisé des portraits de célébrités comme Marlène Dietrich, Orson Welles ou Ava Gardner, et documenté les grands événements politiques. En 1989, il a cédé son fonds photographique (350 000 tirages et 1,3 million de négatifs) à la Fondation du musée de la ville de Berlin. Est-ce parce que sa famille paternelle était d'origine juive ? Ses images de la rafle du billet vert humanisent les personnes arrêtées. Harry Croner devait être arrêté et envoyé dans un camp de travail forcé en raison de ses origines ; il fut libéré en 1945 par les forces américaines, mais ne témoigna jamais de son expérience au sein de l'armée allemande.
* Exposition au Mémorial de la Shoah, jusqu'au 31 décembre 2026.



