Monaco en 1885 : la reine Victoria boude, les gardes courtisés
Monaco en 1885 : la reine Victoria boude, les gardes courtisés

En 1885, le journaliste Gabriel Charmes publiait dans le Journal des Débats de savoureuses chroniques sur la vie de la Principauté de Monaco. Entre la bouderie de la reine Victoria lors de son séjour à Menton en 1882, les concerts servant d’alibis aux maris et les gardes princiers courtisés, un portrait piquant d’une époque révolue.

La reine Victoria n’aime pas Monaco

« J’ai le regret de dire que la reine Victoria n’aime pas Monaco. » Cette phrase est signée Gabriel Charmes, rédacteur au Journal des Débats à Paris. Il publia en 1885 un livre intitulé « Les stations d’hiver de la Méditerranée », dont on trouve encore des rééditions. On y lit de savoureuses évocations de la vie de la Principauté et, en particulier, de l’attitude qu’eut à son égard la reine Victoria en 1882. Cette année-là, la souveraine britannique était venue séjourner à Menton, à la villa des Rosiers. Une dérivation de la voie ferrée avait été aménagée pour qu’elle puisse se rendre chez elle.

Une visite très attendue

« On sait que la reine d’Angleterre a passé un hiver à Menton », raconte Gabriel Charmes. « Naturellement le prince de Monaco Charles III, dont le royaume est moins étendu mais bien plus antique que le sien, s’attendait à une visite de la royale voisine. On affirme qu’il s’y préparait chaque jour et que, pour l’occasion, la Société des Bains de Mer avait fait redorer son trône un peu terni. Quant au Casino, connaissant les goûts artistiques de la reine, il faisait figurer dans ses concerts classiques tantôt la Symphonie de la reine, tantôt Jubel, ouverture de Weber dans laquelle est intercalé le God save the queen, tantôt la Symphonie Écossaise de Mendelssohn. De mauvais plaisants racontaient même que les croupiers répétaient secrètement l’hymne national anglais, qu’ils entonneraient tous en chœur quand la reine ferait son entrée dans les salles de jeux. Chaque jour, on était à l’affût ; tous les regards restaient braqués sur l’horizon : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Un matin, enfin, après des mois de déception, on signale l’arrivée du break royal ; l’émotion se répand partout, chacun est à son poste, les musiciens à leurs instruments, les croupiers à leurs râteaux, avec lesquels ils commencent à battre la mesure ; même les dorures de l’opéra de Monsieur Garnier semblent sourire à la souveraine. Mais, hélas, elle passe crânement, fièrement, devant le Casino, sans se détourner, sans prêter l’oreille aux échos du God save the queen, sans jeter un regard sur les dorures de M. Garnier. Elle franchit Monte-Carlo au galop de ses chevaux, monte sur le Rocher de Monaco, admire un instant le splendide spectacle qui se déroule autour d’elle, contemple avec complaisance les vieux canons de Louis XIV qui dorment tranquillement sur la terrasse, se détourne du château princier et reprend la route de Menton. »

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L’insolence de la reine

Gabriel Charmes en rajoute sur la bouderie de la reine Victoria : « Quelques jours auparavant, les jardiniers de Monte-Carlo lui avaient envoyé un bouquet monstre. Sans même ouvrir le coffre qui le contenait, la reine le fit réexpédier à ceux qui le lui avaient adressé. La reine Victoria est une grande reine mais n’aime assurément pas les bains de mer ! Pour se consoler, le prince de Monaco et la Société de Monte-Carlo ont accusé la morgue anglaise. Il a bien fallu en supporter l’insolence ; mais, qui sait, elle sera peut-être punie un jour. L’impératrice des Indes a commis une faute considérable en blessant un État dont le port regarde l’Orient, et dont la marine naissante brûle de s’ébranler sur la Méditerranée. »

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L’alibi des concerts

Les chroniques de Gabriel Charmes ne se contentent pas d’observer la reine Victoria. Elles comportent d’autres histoires sur la vie de la Principauté. « Les concerts à Monaco sont excellents, surtout le jeudi. Ils attirent les mélomanes en villégiature à Nice, Menton, Cannes, Antibes, voire Bordighera et San Remo. Mais certains disent qu’ils servent d’alibis et qu’un immense nombre de maris qui prétendent aller le jeudi à Monaco pour le concert se contentent de prendre le programme à l’entrée afin de le rapporter chez eux comme une pièce à conviction et vont se divertir ailleurs ! Le concert vaut la roulette et le trente-et-quarante… »

La beauté des couchers de soleil

Le journaliste aime aussi paresser sur les terrasses du Casino : « Lorsqu’on gravit lentement, au crépuscule, les escaliers qui conduisent au casino de Monte-Carlo, les groupes de palmiers dont les terrasses sont décorées prennent des colorations de féerie ; on s’avance dans une lumière douce et claire ; on marche devant soi sans regarder pour ne point gâter l’impression qu’on va ressentir au haut de la pente. Là, on se retourne et on est subitement ébloui : le rocher de Monaco se détache sur un fond rose métallique dont la nuance étrange n’a de nom dans aucune langue ; c’est une chose de frais, de délicat, comme la teinte d’une fleur et en même temps de vigoureux et d’ardent comme la flamme d’un brasier. »

Lettres d’amour aux gardes princiers

Au XIXe siècle comme aujourd’hui, on se réjouissait de croiser les gardes princiers. « Dans aucun pays du monde, sous aucun ciel, sous aucun climat, dans aucun défilé de théâtre, vous ne rencontrerez des petits soldats aussi tirés à quatre épingles, aussi gentiment habillés, ayant du linge aussi blanc, des uniformes aussi irréprochables, des moustaches aussi fines, des yeux aussi doucement vainqueurs. Ils sont vêtus d’une veste bleue, d’un pantalon bleu, d’une casquette bleue avec quelques liserés et quelques bandes rouges qui empêchent cette couleur discrète d’être trop monotone. À quoi rêvent-ils ? Mystère ! Leur service se réduit à presque rien. Ils sont parfaitement logés, richement équipés, et succulemment nourris. En outre, ils touchent une solde de 1 franc par jour pour leurs menus plaisirs. La chronique mondaine affirme que chacun d’eux ne reçoit pas moins de cinq ou six lettres d’amour par jour… Monaco perdrait un de ses plus grands charmes si, parmi les fleurs de ses jardins et de ses terrasses, ne brillaient plus ces beaux jeunes hommes qui semblent avoir été faits pour orner un site où tout porte aux plaisirs… »