Le retour du Djidji Ayôkwé : une cérémonie de libation historique au Musée du Quai-Branly
Après la restitution officielle du tambour parleur ivoirien, le Djidji Ayôkwé, le 20 février dernier, et la signature d'un accord entre les ministres de la Culture de la France, Rachida Dati, et de la Côte d'Ivoire, Françoise Remarck, une ultime cérémonie traditionnelle s'est tenue ce 23 février. Cinq chefs des villages propriétaires du tambour sacré se sont rendus au Musée du Quai-Branly, où l'instrument était entreposé, pour procéder à une cérémonie de libation, ouvrant ainsi la voie à son retour en terre natale.
Une cérémonie chargée de symboles et d'émotion
Vêtus de leurs tenues d'apparat, les chefs traditionnels sont entrés au son du souffleur de cor. « Nous sommes là ce matin pour une libation pour l'enlèvement du Djidji Ayôkwé, pour qu'il puisse rejoindre sa terre natale », a expliqué Louis Jacques Gouédan, l'un des chefs présents. Silvie Memel Kassi, enseignante-chercheure et experte en charge du dossier du retour des biens culturels au ministère ivoirien de la Culture, a détaillé le protocole : « Chacun a une fonction précise. Le souffleur qui annonce, le parolier qui reprend en écho et s'exprime dans la langue du tambour et celui qui déclame les incantations ».
Les chefs se sont réunis autour du tambour, imposant avec ses près de 3,5 mètres de long et plus de 400 kilos, sculpté d'un seul tenant dans un tronc d'iroko et représentant un léopard ou une panthère. En langue n'thô, la langue des initiés, ils ont prié en tournant sept fois autour de l'instrument, en référence aux sept villages bidjan de leur communauté. L'un d'eux a ensuite versé un liquide en offrande. Cette cérémonie visait à demander pardon pour l'exil subi par le tambour et à solliciter la protection des ancêtres pour un voyage sans entrave.
Un instrument de gouvernance et de résistance
Silvie Memel Kassi a souligné l'importance de cette cérémonie de purification, appelée « Djidji Ayôkwé Kabato », littéralement « la panthère en bois rentre chez toi ». « Le tambour est une entité vivante au-dessus des humains », a-t-elle affirmé. Instrument de gouvernance au centre de toutes les décisions de la communauté, il annonçait les deuils, les festivités et, surtout, prévenait du danger. Ses messages codés étaient perçus à 20 km à la ronde.
À l'époque coloniale, il alertait les populations des recrutements forcés, ce qui lui valut d'être saisi en 1916 par les colons français. « Ce fut une déflagration pour la communauté. Chaque village s'est replié sur lui-même », a expliqué Silvie Memel Kassi. Ce n'est qu'en 2021, avec l'annonce du président français Emmanuel Macron lors du sommet France-Afrique à Montpellier, que les sept villages se sont à nouveau réunis pour organiser son retour.
La restauration et la préparation au retour
En 2022, une cérémonie de désacralisation au Musée du Quai-Branly avait permis une restauration partielle du tambour. Elsa Debiesse, chargée de la restauration, a précisé : « Nous avons eu des discussions avec la partie ivoirienne et il a été décidé d'intervenir uniquement sur la structure du tambour fragilisée par des attaques d'insectes xylophages ». Un socle de conservation et une caisse de transport ont également été réalisés.
Claude Paulin Danho, vice-gouverneur du district autonome d'Abidjan et chef traditionnel, a exprimé sa joie et sa fierté : « La restitution de cet objet sacré va permettre de ressouder les liens qui avaient été perdus ». Il a relevé le paradoxe historique : « La France, dans le regard de nos ancêtres, était l'agresseur. Aujourd'hui, elle permet aux générations actuelles de construire un futur avec un instrument qui aurait probablement disparu ».
Un avenir prometteur pour le Djidji Ayôkwé
Une fois de retour en Côte d'Ivoire, le tambour sera installé à quelques kilomètres de l'endroit où il a été volé, dans le quartier d'Adjamé, et deviendra la pièce centrale du Musée des Civilisations d'Abidjan. Françoise Remarck, ministre de la Culture, s'est réjouie : « Ce retour n'est pas une revanche sur l'histoire, il est une victoire du dialogue sur le silence ».
Silvie Memel Kassi a exhorté la jeunesse ivoirienne à se réapproprier ce bien, malgré quelques polémiques sur l'authenticité du tambour sur les réseaux sociaux : « Au lieu d'être dans la polémique, on devrait être dans la fierté ». Elle a conclu : « Ce retour représente quelque chose d'extraordinaire pour la Côte d'Ivoire. 110 ans après, beaucoup n'y croyaient pas. C'est un acte de transmission et de réparation mémorielle ».



