Un événement rare dans l'histoire maritime du Bassin d'Arcachon
Dans les archives, on découvre un fait exceptionnel qui ne s'était pas produit depuis trente ans. Deux pinasses à voile traditionnelles en bois sont construites en même temps dans un chantier naval, celui de Jean-Baptiste Bossuet à l'Aiguillon. Ce récit, tiré d'un article paru à l'époque, nous plonge dans un univers où le temps semble suspendu.
Un chantier où le temps s'est arrêté
Dans ce chantier du quartier de l'Aiguillon, à l'écart de l'affluence touristique, l'atmosphère est empreinte de tradition. Entre les machines anciennes et les outils d'autrefois, Jean-Baptiste et son apprenti Mathias se préparent à réaliser une opération délicate. Ils vont répéter des gestes immuables pour plaquer des tiges en bois bien droites sur toute la longueur de la coque arrondie d'une pinasse à voile.
Pour cela, ils doivent passer ces « membrure » à l'étuvage, c'est-à-dire à la vapeur d'eau dans une caisse en bois hermétique. « La molécule d'eau rentre dans le bois plus vite quand elle est chaude. Le fait de chauffer le bois et de l'humidifier le rend très souple. On a une minute, avant qu'il ne refroidisse trop, pour le plier à la forme que l'on veut », explique Jean-Baptiste Bossuet. Les gestes sont alors rapides et précis, pour plier et clouer en si peu de temps ce bois de robinier, des techniques inchangées depuis plus d'un siècle.
Un savoir-faire transmis de génération en génération
Le chantier naval Bossuet est né en 1874, et Jean-Baptiste représente la sixième génération, héritier d'une famille qui a transmis un savoir-faire unique. « Les anciens savaient ce qu'ils faisaient. Ces gestes ne peuvent pas s'apprendre dans un livre, il faut les répéter, savoir choisir par exemple un bois sans défaut ». Les pinasses à voile du chantier Bossuet sont réputées pour leur efficacité sur l'eau, terminant souvent en tête du championnat du monde des pinasseyres qui se déroule chaque été sur le bassin d'Arcachon.
Des pinasses financées par un mécène et une commune
Ces pinasses sont financées par l'homme d'affaires Bernard Magrez, propriétaire d'importants vignobles, et s'appellent « Bleu de mer », comme une gamme de ses vins. Celle en construction est la troisième pinasse financée par ce mécène privé, identique à la deuxième « Bleu 2 mer » qui a montré ses qualités en gagnant de nombreuses régates. Fait unique depuis plus de trente ans sur le bassin d'Arcachon pour un chantier naval privé, Bossuet fabrique en même temps une autre pinasse à voile pour la ville d'Arcachon, un concurrent direct de « Bleu de mer » sur l'eau.
« Elle sera identique », promet Jean-Baptiste. Ces deux bateaux à voile performants et élégants, mais difficiles à manœuvrer, s'affronteront ainsi à armes égales. Bientôt, le chantier attaquera la réalisation d'une autre pinasse pour la commune de La Teste-de-Buch, toujours avec des gestes ancestraux, mais en associant des techniques modernes comme le dessin sur ordinateur pour gagner du temps.
Un travail de longue haleine et une renaissance durable
Ce travail est de longue haleine, nécessitant environ six mois et 800 heures pour terminer une pinasse. Si le chantier Bossuet enchaîne la construction de nouvelles pinasses traditionnelles, c'est parce que la flotte du Bassin commence à être vieillissante et doit être renouvelée. Les communes du Bassin ont décidé de faire revivre ces bateaux au milieu des années 80 en finançant leur fabrication, suivies par Bernard Magrez avec « Bleu de mer ».
La reconstruction actuelle de celles d'Arcachon en même temps que la troisième « Bleu de mer », et bientôt celle de La Teste, montre que cette renaissance n'était pas qu'un feu de paille, mais qu'elle se prolonge dans le temps. Jean-Baptiste Bossuet peut ainsi former des jeunes comme Mathias à ce savoir-faire qui perdure, ce qui constitue une autre victoire pour la préservation du patrimoine maritime.



