Willie Colón et Héctor Lavoe : les architectes de la salsa portoricaine
Si la salsa est généralement considérée comme un style musical ancré dans les traditions afro-cubaines, avec de nombreux titres représentant des sones cubains modernisés et urbanisés, l'apport de Willie Colón et de son premier chanteur Héctor Lavoe a radicalement transformé ce paysage sonore. Leur collaboration a introduit une influence portoricaine prépondérante qui a durablement enrichi le genre.
L'intégration des genres afro-portoricains
Bien que les orchestres ayant élaboré la salsa dans les années 1960 comptaient majoritairement des musiciens portoricains ou nuyoricans, ils s'appuyaient principalement sur une base afro-cubaine, notamment l'œuvre d'Arsenio Rodríguez, qu'ils modernisaient. Willie Colón, sans être le premier ni le seul, a incontestablement contribué plus que tout autre à intégrer les genres afro-portoricains à la salsa.
La bomba, la plena et l'aguinaldo ont ainsi trouvé leur place dans ce nouveau répertoire musical. La bomba constitue par exemple le cœur battant de « Ché ché colé », morceau d'ouverture de l'album Cosa Nuestra (1969), qui deviendra l'un des plus grands tubes du duo Colón-Lavoe et de l'histoire entière de la salsa.
L'apport déterminant d'Héctor Lavoe
L'influence portoricaine atteint son apogée avec l'album Asalto Navideño (1971), qui modernise magistralement la música jíbara, cette musique paysanne portoricaine qu'Héctor Lavoe affectionnait particulièrement. Alors que Willie Colón était un Nuyorican initié aux genres portoricains par sa grand-mère, Héctor Lavoe avait grandi à Porto-Rico, bercé par la música jíbara, et c'est principalement lui qui l'a introduite dans l'orchestre de son compère.
Le duo ne s'est pas contenté d'intégrer le folklore portoricain, il l'a transformé avec une maestria remarquable. « Canto a Borinquen », inspiré de l'aguinaldo « Amor y patria » de Ramito, en témoigne parfaitement.
Une musique qui parle au barrio
La musique de Willie Colón a rencontré les aspirations de la population latine des quartiers populaires new-yorkais à un moment particulièrement crucial. Les albums réalisés avec Héctor Lavoe entre 1967 et 1973 correspondent à une période où la communauté portoricaine du barrio subissait une intense ségrégation et une grande pauvreté.
Dans ce contexte d'effervescence sociale, où les Young Lords (version nuyorican des Black Panthers) naissaient en 1969, la sonorité rugueuse et parfois agressive de l'orchestre de Colón, les paroles célébrant l'identité portoricaine et les pochettes d'album représentant Colón sous les traits stéréotypés d'un gangster du ghetto ont trouvé un écho profondément favorable au sein du barrio.
L'exportation réussie en Amérique latine
Cette musique urbaine aux sonorités new-yorkaises s'est exportée avec un succès remarquable dans des pays très différents d'Amérique latine. L'explosion urbaine et la ségrégation ethnico-socio-spatiale qui marquaient alors ces nations en faisaient un réceptacle naturel pour la salsa.
Il ne faut pas oublier une composante essentielle : la salsa reste avant tout une musique festive, conçue pour danser, qui a largement servi d'exutoire à des populations au quotidien difficile. En Colombie, au Venezuela et dans de nombreux pays caribéens, les orchestres de salsa new-yorkais ont été accueillis à bras ouverts.
La collaboration avec Rubén Blades
Après son duo légendaire avec Héctor Lavoe, Willie Colón entame une collaboration déterminante avec le chanteur panaméen Rubén Blades. L'album « The Good, The Bad, The Ugly » (1975) marque une transition dans la trajectoire de Colón, avec Lavoe encore présent mais Rubén Blades désormais au chant.
C'est surtout à partir de l'album « Metiendo mano » (1977) que Rubén Blades fait entendre sa voix singulière, utilisant la salsa comme une arme de critique sociale et politique tout en conservant l'énergie et la dimension festive de cette musique. On y trouve « Pablo Pueblo » et « Plantacion Adentro », premiers manifestes de la salsa consciente dont Blades deviendra la figure de proue.
« Siembra » : le chef-d'œuvre absolu
« Siembra » constitue indiscutablement le chef-d'œuvre de la collaboration entre Colón et Blades et l'un des meilleurs albums de l'histoire de la salsa. Le disque s'ouvre avec « Plástico », critique au vitriol des classes dominantes, de leur obsession de l'argent et des apparences, de leurs préjugés raciaux et mépris de classe.
La chanson invite les Latinos à résister aux sirènes du capitalisme, à conserver leur identité culturelle et à s'unir pour réaliser le rêve bolivarien d'une « Latinoamérica unida ». L'album contient également le mythique « Pedro Navaja » et quantité de perles rares comme « María Lionza » ou « Buscando Guayaba ».
Les collaborations avec Celia Cruz
Willie Colón a également sorti trois albums avec Celia Cruz, bien que cette collaboration ne soit généralement pas placée au même niveau que celles avec Lavoe et Blades. La légendaire chanteuse cubaine était déjà considérée comme la « reina de la salsa » lorsqu'elle enregistre son premier album avec Willie Colón en 1977.
L'album « Only They Could Have Made This Album » témoigne particulièrement de l'éclectisme musical de Colón et de la capacité de Celia Cruz à briller dans tous les registres qui lui sont proposés, de la bomba au merengue en passant par le bolero et la rumba.
L'héritage complexe de Willie Colón
La carrière de Willie Colón a connu son lot de controverses : moqué pour la qualité de son jeu de trombone à ses débuts, parfois rejeté pour ses prises de position conservatrices ultérieures alors qu'il avait contribué à une œuvre progressiste, ses démêlés avec Rubén Blades ont désolé les fans.
Pourtant, son apport musical reste immense. En tant que chef d'orchestre, compositeur, producteur, tromboniste, chanteur, pilier de la Fania All-Stars et grâce aux collaborations mythiques que nous avons évoquées, Willie Colón a joué un rôle clé dans l'histoire de la salsa, peut-être même le plus important de tous.



