Le vinyle, locomotive de l'industrie musicale française
Objet de collection emblématique et symbole puissant du retour du support physique face à l'essor du numérique, le disque vinyle continue d'être le principal moteur de croissance pour l'industrie musicale française. En 2025, les ventes de ce format historique ont connu une progression remarquable de près de 15%, atteignant le chiffre impressionnant de 113 millions d'euros. Le vinyle franchit ainsi la barre symbolique des 100 millions d'euros, surpassant pour la première fois le CD en valeur marchande. « Il représente à lui seul un tiers de la croissance totale du marché », se réjouit Alexandre Lasch, directeur général du Syndicat national de l'édition phonographique (Snep), lors de la présentation du bilan annuel.
Un marché en reconstruction après la révolution numérique
Néanmoins, malgré cette performance notable, l'ensemble du marché musical français affiche un chiffre d'affaires de 1,071 milliard d'euros, un niveau qui reste significativement inférieur à son apogée historique de 2002, avant que l'avènement du numérique ne bouleverse radicalement le secteur. L'année 2025 ne représente ainsi que 80% du niveau atteint en 2002, et seulement 56% en euros constants lorsque l'on prend en compte l'effet de l'inflation sur cette période.
Le streaming par abonnement : un potentiel inexploité
Parmi les principaux points de vigilance identifiés par les professionnels du secteur, le streaming par abonnement demeure à un niveau insuffisant en France, particulièrement lorsqu'on le compare aux marchés américains et nord-européens. Bien qu'il constitue de loin la première source de revenus avec un chiffre d'affaires de 553 millions d'euros (+5,9%), et qu'il contribue le plus fortement à la croissance en valeur absolue (+31 millions d'euros), son taux de pénétration ne s'élève qu'à 27,1% (soit 18,7 millions d'utilisateurs incluant les abonnements familiaux).
« Il persiste encore la croyance erronée que le streaming ne rémunère pas correctement les artistes. Or, cette perception est totalement inexacte », déplore Bertrand de Burgalat, président du SNEP. À titre d'exemple, la plateforme Deezer reverse 70% de ses revenus directement aux ayants droit.
Le défi démographique et générationnel
L'enjeu majeur réside désormais dans la structure démographique des consommateurs. « La pyramide des âges en France ne correspond pas du tout à celle du streaming par abonnement », observe Alain Veille, président de Warner Music France. Si les moins de 35 ans représentent 40% des abonnés, les plus de 50 ans, qui constituent pourtant la moitié de la population française, ne pèsent que 29% des abonnements.
« L'objectif stratégique consiste à accompagner de nouveaux publics vers l'abonnement tout en rendant l'offre numérique accessible et attractive pour toutes les générations, au-delà des clivages territoriaux », souligne le Snep. Pour y parvenir, Olivier Nusse, PDG d'Universal Music, insiste sur la nécessité cruciale d'accéder aux données de consommation : « Les labels ont impérativement besoin de pouvoir conjuguer les données afin de comprendre précisément qui consomme quoi et où, selon les différentes tranches d'âge. Cela exige d'agréger des informations que détiennent actuellement les plateformes et auxquelles nous n'avons pas accès aujourd'hui. »
La production française rayonne malgré les fragilités structurelles
Malgré ces défis persistants, la production musicale française affiche une santé particulièrement robuste. Sur les 20 meilleures ventes d'albums de l'année 2025, pas moins de 16 sont des productions nationales. Plus remarquable encore, les labels français réussissent à faire émerger de nouveaux talents avec une efficacité notable : cinq artistes produits en France ont classé leur premier album dans le Top 20 annuel (dont Helena, Pierre Garnier et Marine, portés par « l'effet Star Academy »), contre un seul au Royaume-Uni ou en Allemagne.
La diversité linguistique et stylistique s'affirme
La diversité s'installe également de manière durable sur les ondes radiophoniques. L'année 2025 établit un record historique avec 55 titres francophones dans le Top 100 annuel radio, un niveau jamais atteint depuis vingt ans. Le rap conserve sa position dominante, représentant un tiers de la consommation totale, mais il est désormais sérieusement concurrencé par une pop variée qui progresse significativement sur les plateformes numériques.
Même le répertoire classique opère sa mue numérique. Pour la première fois, ses revenus issus du numérique ont dépassé ses ventes physiques, portés par une nouvelle génération d'artistes aux esthétiques hybrides comme le pianiste Sofiane Pamart.
Le rayonnement international de la French Touch
À l'international, l'influence de la « French Touch » ne faiblit pas. Les productions françaises ont généré 148 millions d'euros à l'export en 2025. Si ce chiffre marque un léger recul par rapport à l'année 2024, dopée par l'effet des Jeux Olympiques, il affiche néanmoins une progression solide de 11% sur deux ans. Des artistes comme Zaho de Sagazan, qui a multiplié les concerts à guichets fermés en Europe et aux États-Unis, ou Aya Nakamura, dont le dernier album Destinée a cumulé 160 millions de streams mondiaux dès sa sortie, confirment le rayonnement exceptionnel de la scène hexagonale.
L'intelligence artificielle : le nouveau front législatif
Pour consolider cette décennie de croissance ininterrompue, l'industrie musicale française tourne désormais son attention vers les défis posés par l'intelligence artificielle. Alexandre Lasch appelle les pouvoirs publics à soutenir activement la proposition de loi de la sénatrice Laure Darcos, qualifiée par l'élue de « première pierre » législative visant à faciliter le respect des droits de propriété intellectuelle face aux géants de la technologie.
Ce texte législatif, inscrit à l'ordre du jour du 8 avril prochain en séance plénière au Sénat, se concentre sur un article unique mais fondamental : « Sauf preuve contraire, l'objet protégé par un droit d'auteur ou par un droit voisin est présumé avoir été exploité par le système d'intelligence artificielle, dès lors qu'un indice afférent au développement ou au déploiement de ce système ou au résultat généré par celui-ci rend vraisemblable cette exploitation. »
Cette proposition vise donc à instaurer une présomption de protection des œuvres musicales, obligeant ainsi les développeurs d'intelligence artificielle à prouver qu'ils ont obtenu les autorisations nécessaires avant d'utiliser des répertoires musicaux pour entraîner leurs modèles algorithmiques. Un enjeu crucial pour l'avenir économique et créatif du secteur musical français, qui cherche à préserver ses intérêts dans l'ère numérique tout en continuant à innover et à rayonner internationalement.



