Pendant longtemps, le chanteur Renaud a noyé ses bouffées délirantes dans le Ricard. « Renaud a sucé son pouce très longtemps », sourit son frère jumeau. Au commencement était le père, austère. « Il nous a élevés à la dure, dans une espèce de principe bourgeois, la vieille école », dit le chanteur dans le documentaire Renaud À cœur perdu, à l’occasion de ses 50 ans de carrière.
Un père protestant et sévère
Ce père, Olivier Séchan, est de ces protestants allergiques aux effusions. Il est né à Montpellier d’un père helléniste réputé, le Gersois Louis Séchan, et d’une mère descendante d’une lignée de pasteurs illustres, Isabelle Bost. Si Olivier n’avait pas quitté Montpellier pour Paris à vingt ans, Renaud aurait traîné ses guêtres au Peyrou plutôt que du côté de la Porte d’Orléans. Olivier habitait rue Vézian, aux Arceaux. « Voilà pourquoi il ne peut plus écrire, je lui ai coupé les ailes, j’ai pris toute la lumière pour moi seul, je l’ai condamné à se taire, à rester dans l’ombre », confie Renaud, culpabilisé.
Le désir du père
Olivier voulait devenir acteur, contre l’avis de ses parents. « Ou bien je ferai du théâtre malgré eux sans études ou bien je ferai sans goût un métier sérieux et je serai un raté », écrit-il dans son journal intime d’adolescent. Son fils, trente ans plus tard, en miroir, réalisera le désir du père, devenu professeur alors qu’il se rêvait grand écrivain. Renaud culpabilise : « Voilà pourquoi il ne peut plus écrire, je lui ai coupé les ailes, j’ai pris toute la lumière pour moi seul, je l’ai condamné à se taire, à rester dans l’ombre ». Il se voit en ennemi de son père. Y a-t-il déjà là le début d’une paranoïa pathologique qui sera diagnostiquée plus tard chez lui ? Renaud a voulu faire comme son père : écrire.
« Camarade bourgeois, fils à papa »
Double peine pour Olivier : son fils s’émancipe sur son dos. Le Gavroche chante « camarade bourgeois, fils à papa » et « Paraît que je suis un fils indigne, bordel ». Il met en scène son père dans Crève salope !, l’une de ses premières chansons. Le meurtre du père ? « De la psychanalyse de comptoir », selon son frère David. Olivier Séchan, prix des Deux Magots en 1942 pour Les corps ont soif, a écrit plusieurs romans mais doit faire bouillir la marmite pour nourrir ses six enfants. Il est professeur d’allemand, directeur de collection chez Hachette, écrit pour la bibliothèque rose et verte. Renaud l’admire en même temps qu’il le craint. C’est, dit-il, pour faire comme lui qu’il se met à écrire. Sa réussite ne va pas réchauffer leurs relations.
Les secrets de famille
Un jour qu’il farfouille sur le bureau de son père, le jeune chanteur ouvre son journal intime. « Une phrase me saute aux yeux : “Je n’en peux plus, le succès de mon fils me tue” », lit-on dans l’autobiographie… Une version romancée, assure son frère David, qui précise que le livre a été rédigé par l’écrivain Lionel Duroy après trois ou quatre jours d’entretiens avec Renaud. « Ensuite, il a fait sa sauce. Il a envoyé le manuscrit à Renaud, qui était reparti dans ses addictions. Et qui n’a pas relu le manuscrit […]. Cette phrase est sortie de nulle part. Je ne l’ai jamais trouvée, alors que j’ai tous les papiers de mon père […]. S’il l’a dit, il l’a dit sans doute d’une autre manière […]. Renaud, il n’y est pour rien le pauvre, mais son succès a écrasé un peu toute sa famille. Je ne suis pas d’accord avec la thèse du documentaire, celle d’un père sévère qui serait responsable de la paranoïa de Renaud. Tout ça, c’est de la psychanalyse de comptoir pour moi. »
Ce que Renaud a vécu comme des secrets de famille ont-ils pu peser aussi sur le moral de l’artiste ? Une demi-sœur née d’un premier mariage avec une femme tuée en 1944 dans les bombardements américains. Un demi-frère mort à ses côtés. Et surtout, pendant la guerre, l’étiquette de « collabos » qui colla à la peau de ses parents, Olivier et Solange. Son père, germanophile, traduisait les dépêches allemandes pour Radio Paris. Il y a aussi son grand-père maternel, Oscar Mériaux, communiste convaincu qui, après un séjour à Moscou dont il était rentré déçu, avait rejoint le Parti populaire français, le mouvement fasciste de Doriot.
La paranoïa et l’alcool
Sur les traces de son grand-père maternel, Renaud rejoue le match en 1985. Invité à Moscou pour y chanter, il est persuadé en plein concert que le KGB lui en veut. Première crise de paranoïa aiguë. Dix ans plus tard, à Cuba, il est à nouveau persuadé que les services secrets communistes veulent le tuer. Pourtant agnostique, il est convaincu que Dieu finira par tout lui reprendre. Et que cet enfer-là a déjà commencé. Il s’est fait tatouer un Christ et sa couronne d’épines dans le dos, avec ce message « Comme lui j’ai aimé, comme lui j’ai souffert ». Sa paranoïa est diagnostiquée, mais il refuse d’être soigné. « L’alcool c’était son médicament pour tuer ses démons », résume son ex-femme Dominique dans le documentaire. Un médecin héraultais, Pascal Possoz, le recevra à deux reprises à la clinique du Parc à Castelnau-le-Lez. Aujourd’hui, enfin sevré du Ricard, sous médicaments, Renaud a fait taire le diable.
L’attachement au Midi
Olivier Séchan avait une tendresse particulière pour Palavas et La Grande-Motte. Une fois la jeunesse des six frères et sœurs Séchan passée, Olivier et Solange ont pris l’habitude de séjourner une partie de l’été à La Grande-Motte pour y accueillir leurs petits-enfants. « Mon père était resté très attaché à la côte languedocienne, raconte son fils David. Quand il était jeune, il allait à Palavas avec le Petit train. Il aimait La Grande-Motte pour son côté architectural. Un de ses rêves, ça aurait été d’acheter un petit appartement à La Grande Motte. Il ne rêvait que du Midi. Il n’était Parisien que par la force des choses. Quand il y arrivait, il se transformait. Ça lui manquait beaucoup le reste de l’année. Il aurait voulu retourner là-bas, y être nommé enseignant, mais ça ne s’est pas fait. »
Dans le souvenir de son fils David, Olivier Séchan avait découvert les Cévennes en se rendant à Meyrueis, dans les gorges du Tarn. « C’est là qu’il y a rencontré Renée Vincent, sa première femme, quand il avait 18 ans. Elle y passait des vacances dans sa maison de famille. Ils se sont mariés à 20 ans. »



