Gérard Lanvin, figure du 7e Art aujourd'hui installé au Maroc, est l'une des personnalités qui a le mieux connu l'humoriste Coluche. Il a même longtemps vécu chez lui. Il a accepté de nous parler de lui, 40 ans après sa mort.
Un frère plus qu'un ami
« Celle d'un frère. On a vécu beaucoup de moments ensemble, c'était un leader dans son genre et il y avait beaucoup de fraternité avec la troupe qui l'accompagnait. Ce que je retiens de notre aventure commune, c'est le privilège de nous avoir fait vivre une vraie folie. »
Des débuts aux puces de Saint-Ouen
« Je vendais des fripes américaines, j'étais forain, il s'est arrêté à mon stand parce qu'il a remarqué une salopette, on a parlé moto, il avait une Harley, moi aussi. Ensuite, il m'a amené Martin Lamotte. Je suis allé voir leur spectacle, une parodie de film de guerre américain, joué 'Au Vrai chic parisien', j'ai été subjugué, j'y suis allé plus de 30 fois, c'était incroyable. Un jour, Martin m'a demandé : 'Tu ne connais pas un mec qui a un camion, parce qu'on doit déménager, on va se faire virer d'ici'. Et on a construit un lieu qui n'a pas bougé depuis, Le Point Virgule. Martin m'a proposé de jouer avec eux. Je lui ai dit : 'Je ne sais pas jouer'. Il m'a dit : 'Tout le monde sait jouer, allez, on va s'amuser'. Voilà comment ça a commencé… »
La découverte du personnage Coluche
« Il était au Café de la gare avec Romain Bouteille, il a commencé à devenir un peu envahissant, il a été viré, c'était un taulier, il avait un caractère lunatique, il fallait le supporter, c'est pour ça qu'on s'est entendu, il était de ceux qui préfèrent les gens qui ne se laissent pas faire. Quand il est devenu vedette, on construisait notre lieu, il venait nous voir, comme Patrick Dewaere, la troupe lui manquait, il venait se ressourcer, tous les jours à 16 h il nous amenait des gâteaux pour prendre un goûter sur le chantier, on s'est rapprochés ce moment-là et on est devenu inséparables. »
Un premier rôle important
« Oui, parce que dans ce café-théâtre qu'on a ouvert, on jouait une pièce de Martin Lamotte 'La revanche de Louis XI', où j'interprétais un nain avec une voix à la Luis Mariano qui buvait des philtres d'amour et devenait le chevalier blanc. (Il chante) 'Je m'appelle le chevalier blanc…'. Coluche venait souvent nous voir jouer le soir et ça lui a donné l'envie d'écrire 'Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine', où il a réuni toutes les vedettes, comme le fait aujourd'hui Philippe Lachaud avec toutes ces nouvelles générations brillantes. On est partis tourner trois mois dans la région bordelaise et on ne s'est plus quittés pendant une bonne dizaine d'années. »
La vie rue Gazan
« On vivait en famille. Quand je l'ai connu, il habitait près de la gare de Lyon, après on est allés rue Gazan, une maison où beaucoup de monde passait tous les soirs. C'était un peu fou, les fêtes, la piscine intérieure… Au départ, il y avait une piscine dans le jardin, sauf que tout autour, il y avait des immeubles, tout le monde nous regardait, on avait honte d'avoir ce privilège. Donc, il a construit un hangar et dessous, il y avait cette piscine, une table de ping-pong, c'était un endroit fait pour s'amuser. Tout le monde venait, Hara-Kiri, Johnny Hallyday, Jack Nicholson, Mick Jagger… il y avait un esprit de fête, d'échange, de création. On a inventé le gala d'union des cafés-théâtres, avec Jacques Dutronc, Eddy Mitchell, tous les potes, on faisait des numéros de magie, il y avait une ambiance de déconnade, c'était le paradis. »
Le départ de la rue Gazan
« Il y a eu, d'abord, son désir de se présenter à la présidence. On faisait une émission sur Europe 1, j'étais avec lui, à un moment Coluche a lancé, micro éteint : 'Si ça continue, je vais me présenter à la présidence'. Et là Paul Lederman, le producteur, a réagi : 'Tu sais que c'est pas con, ça !' Voilà, comment ça a commencé. Mais moi, j'ai trouvé ça loin d'être drôle, la tournure que ça prenait avec tous les intellectuels de gauche qui venaient à la maison caresser Coluche dans le sens du poil. Ils avaient besoin du clown pour aller dans une direction qui, pour moi, n'était pas la bonne. Il fallait rester libre. Coluche essayait de déstabiliser l'establishment, il y est arrivé quelque part. Mais ça devenait trop sérieux, la plaisanterie. Un jour, on a retrouvé notre régisseur avec deux balles dans la nuque à poil dans un champ. Tout le monde a cru que c'était à cause de la politique, ça n'avait rien à voir avec ça, on a su plus tard qu'il avait été tué par sa femme, mais Michel a eu peur, il a décidé d'arrêter. Après il y a eu la défonce, il s'est passé des tas de trucs. »
Les fragilités et les addictions
« Quand je l'ai connu, il ne buvait pas, il ne fumait pas. Nous, on fumait – ce n'est pas pour rien, le sketch 'Gérard' – et ça ne lui plaisait pas du tout. Mais ensuite il a rencontré le diable. On lui a dit 'fais pas ça, c'est de la merde'. À un moment, on est obligé de partir parce que vous ne pouvez pas convaincre un excessif. Coluche, c'était quelqu'un d'excessif. Il avait décidé, par exemple, de faire du pâté de foie de volaille, on a été ses cobayes pendant un à deux mois, on a bouffé du pâté de volaille qu'il fabriquait, on avait des joues, c'étaient des merceries, il y avait toutes les tailles de boutons… Jusqu'au jour où il en a fait un magnifique, après il abandonnait. Il nous a fabriqué aussi des chaussures, il avait amené une machine à coudre le cuir à la maison, c'était un truc de fou, on avait des ampoules partout au pied et tout à coup, on avait des bottes, il arrivait à faire des choses de ce genre-là, quand il se lançait dans une aventure. Il avait ce côté passionné et passionnant. Le problème avec la défonce, c'est que ça a été passionné, mais pour nous, ce n'était pas passionnant. Je suis parti. »
Les derniers moments
« On a gardé des relations très étroites, on se voyait de temps en temps. La dernière fois que je l'ai vu, il habitait au dernier étage du Lutetia. Il m'a dit : 'J'espère que tu vas venir me voir à la rentrée au Palais des Sports parce que je vais leur en foutre plein la gueule à tous.' Je lui ai dit : 'Évidemment, je serai là'. Il est parti sur la Côte d'Azur. Il est mort là-bas. C'était peu de temps avant sa disparition. C'était un mois avant. Il est parti en vacances avec mon pote Ludo, il est mort dans ses bras. J'ai vu un reportage l'autre jour de Denisot, le chauffeur du camion disait que Michel roulait très vite. Moi, je peux vous dire qu'il ne roulait pas très vite car Ludo, était derrière lui, il roulait à 50. Ce camion qui n'avait rien à foutre là, on ne sait pas pourquoi il était là. Tout ça restera suspect jusqu'au bout. »
Des doutes sur l'accident
« Comme beaucoup de gens qui ont connu Michel. On a fait tellement d'heures de moto ensemble, à 50 à l'heure, se taper l'avant d'un camion, il y a un moment où tout ça est 'chelou', comme on dit. Après, on ne peut rien dire de plus. Michel est mort au moment où tout le monde avait encore besoin de lui. Les Restos du cœur, qu'on a lancé ensemble sur Europe 1, il serait très triste que ça existe encore, mais il y a une équipe qui s'en occupe suffisamment bien pour qu'ils puissent perdurer et aider tous ces gens qui sont dans la nécessité. Je ne sais pas si les très jeunes générations connaissent ses sketchs, ses films, mais la manière dont il a commencé à changer les mots, les attitudes sur scène a aidé à créer une génération nouvelle de gens qui font du one-man-show. Coluche, c'est tout ça. Aujourd'hui, les gens me demandent : 's'il était là, qu'est-ce qu'il dirait ?' Il ne faut pas se poser la question. Il n'est plus là. C'est pour ça que je ne fais pas les émissions de télévision, je veux qu'il se repose tranquille. Mais il est parti en restant dans nos cœurs et dans nos têtes. »
Un coup de pinceau
Coluche a inspiré toute une génération d'humoristes, rappelle Gérard Lanvin, qui donne lui aussi dans la transmission. Cet acteur tout-terrain (Les Spécialistes, Le Fils préféré, Le Goût des autres, Les Lyonnais, Camping…) a accepté de soutenir le nouveau court métrage de Stéphane Martinet, 'Un coup de pinceau', dont il tient le premier rôle, un peintre renommé en perte d'inspiration, confronté à une apparition troublante. « Je l'ai fait pour aider un jeune metteur en scène, souligne l'acteur, installé aujourd'hui au Maroc. C'était tellement amical la façon dont il est venu me chercher et puis je n'ai pas trouvé le sujet inintéressant, donc j'ai essayé d'aller dans son aventure, avec l'équipe formidable qu'il a réunie. On est resté deux jours ensemble et ça a été un moment de vie heureux. C'est une espèce de passation. Il faut essayer de voir aussi ceux qui feront le cinéma de demain. »



