Dans une chronique publiée sur le site de Libération, le journaliste Daniel Schneidermann revient sur la vive polémique qui a opposé le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, au journaliste de France Culture, Guillaume Erner. L’objet du litige : l’héritage de l’historien et résistant Marc Bloch, mort fusillé par les nazis en 1944.
Une citation contestée
Tout commence lorsque Guillaume Erner, dans une chronique, cite Marc Bloch pour critiquer les positions de Jean-Luc Mélenchon sur l’Ukraine et la Russie. Erner affirme que Bloch, s’il était vivant, aurait été « atterré » par les propos de Mélenchon. Ce dernier réplique vertement sur Twitter, accusant Erner de « faire dire n’importe quoi à Bloch » et de « l’utiliser comme un faire-valoir ».
Selon Schneidermann, cette querelle illustre un phénomène récurrent dans le débat public français : l’invocation des figures historiques pour légitimer des positions politiques. « Chacun veut sa part de Bloch », écrit-il, soulignant que l’historien est devenu une « auberge espagnole » où chacun trouve ce qu’il cherche.
La mémoire instrumentalisée
Schneidermann rappelle que Marc Bloch, cofondateur de l’École des Annales, était un historien rigoureux, attaché à la méthode critique. Il aurait probablement détesté qu’on le réduise à une étiquette politique. « Bloch n’est ni de droite ni de gauche, il est un historien. Et un résistant. Mais pas une marque déposée », insiste le chroniqueur.
La polémique a pris une ampleur inattendue, avec des échanges acerbes sur les réseaux sociaux et des tribunes dans la presse. Certains ont accusé Mélenchon de « révisionnisme », tandis que d’autres ont défendu le droit de l’insoumis à citer Bloch à sa manière.
Selon un sondage réalisé par l’IFOP pour Le Figaro, 62% des Français estiment que les débats publics instrumentalisent trop les figures historiques. Ce chiffre, bien que non directement lié à l’affaire, confirme un malaise dans l’opinion.
Un débat sur la méthode
Pour Daniel Schneidermann, l’essentiel n’est pas de savoir qui a raison, mais de comprendre comment la mémoire collective est utilisée dans les joutes politiques. « De Mélenchon à Erner, c’est une compétition de légitimité : qui est le plus proche de Bloch ? », écrit-il. Il conclut que cette surenchère nuit à la pensée de Bloch, qui appelait à une analyse nuancée et contextuelle.
La polémique a au moins eu le mérite de remettre Marc Bloch sur le devant de la scène. Ses ouvrages, notamment L’Étrange Défaite, ont connu une hausse des ventes de 15% en librairie, selon les données de GfK relayées par Livres Hebdo. Un effet collatéral positif, mais qui ne résout pas le fond du problème : comment honorer la mémoire d’un résistant sans la dénaturer ?



