L'interview de Sergueï Lavrov : un exercice journalistique nécessaire ou une tribune offerte ?
Faut-il interviewer les dirigeants des puissances hostiles lorsqu'ils mentent, esquivent ou instrumentalisent la parole publique ? Cette question ancienne resurgit avec une intensité particulière après la diffusion de l'entretien de Sergueï Lavrov au journal de 20 heures de France Télévisions le 26 mars dernier.
Un débat qui divise
Certains observateurs ont qualifié cette initiative de faute journalistique, tandis que d'autres se sont interrogés sur la pertinence d'offrir une telle plateforme au ministre russe des Affaires étrangères. Le terme « tribune » employé par les critiques mérite une analyse approfondie, car il révèle un malentendu fondamental sur la nature de l'exercice journalistique.
Une interview n'est pas une tribune. Une tribune constitue un espace d'expression libre où l'orateur développe sa pensée sans contradiction. De nombreux journaux internationaux publient régulièrement des tribunes de personnalités extérieures, même lorsque leurs positions divergent de la ligne éditoriale. Ce n'est absolument pas ce qu'a réalisé France Télévisions.
L'interview comme dispositif de mise à l'épreuve
Au contraire, une interview représente un dispositif de mise à l'épreuve. Elle expose une parole pour la confronter, la tester et parfois révéler ses failles. Elle ne valide pas les propos tenus, mais les met en tension avec la réalité des faits.
La rédaction nationale de France Télévisions sollicitait depuis plusieurs mois un entretien avec le chef de la diplomatie russe, suivant ainsi l'exemple d'autres grandes rédactions internationales. La chaîne américaine NBC avait déjà interviewé Sergueï Lavrov en août 2025 pour son émission politique Meet the Press.
Le refus d'interroger : un renoncement journalistique
Refuser d'interroger un responsable politique sous prétexte qu'il ment équivaut à renoncer à une part essentielle du travail journalistique. Cela revient à accepter que certaines paroles circulent sans jamais être exposées à la contradiction directe, et à se priver d'un outil précieux de compréhension du monde.
Car interroger, ce n'est pas croire. C'est montrer. Montrer une rhétorique particulière, révéler une stratégie de communication, exposer les limites d'un discours. Dans le cas spécifique de la diplomatie russe, chacun sait que les mots sont minutieusement pesés, que les réponses sont soigneusement verrouillées et que la vérité y est souvent instrumentalisée. C'est précisément pour ces raisons qu'il est indispensable de poser des questions.
Un échange frontal et documenté
Lors de cette émission, les téléspectateurs ont pu observer Léa Salamé interroger Sergueï Lavrov sur des points essentiels :
- Le rôle de la Russie aux côtés de l'Iran dans le conflit
- Les frappes visant des civils en Ukraine
- Le respect du droit international
- Les relations diplomatiques entre la France et la Russie, deux membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies
L'approche a été frontale et documentée. Quel autre journaliste occidental a récemment pu opposer à l'un des plus proches collaborateurs de Vladimir Poutine que la Russie ne respectait pas le droit international en Ukraine ? Léa Salamé a également contesté ses dénégations concernant les frappes contre les civils, en s'appuyant explicitement sur le travail des reporters de France Télévisions présents sur le terrain depuis plus de quatre ans, qui ont documenté ces attaques.
Les limites techniques et éditoriales
Les conditions techniques de cet entretien rendaient l'exercice particulièrement complexe. Enregistré quelques heures plus tôt en duplex avec traduction simultanée, il ne permettait pas les relances instantanées caractéristiques des émissions en direct. À de nombreuses reprises, l'interviewé a interrompu l'écoute de la traduction, perturbant ainsi la dynamique naturelle de l'échange.
La décision de publier l'intégralité de l'entretien en ligne répondait à un souci de transparence, permettant à chacun de juger du questionnement et du montage. Cependant, cette approche a également exposé les limites d'un format long et moins structuré, où les déséquilibres inhérents à ce type d'exercice apparaissent plus nettement.
Des améliorations possibles
La rédaction reconnaît qu'elle aurait pu améliorer cet exercice en plusieurs points :
- Mieux encadrer la diffusion à l'antenne avec la présence en plateau d'un spécialiste des relations internationales
- Renforcer la contextualisation et le décryptage point par point des déclarations les plus contestables
- Accompagner systématiquement ce type d'entretien d'éléments factuels supplémentaires
France Télévisions a complété la version en ligne de l'interview par des reportages rappelant les faits, mais aurait pu renforcer davantage la dimension pédagogique de cet exercice.
Ne pas confondre donner la parole et approuver
Le cœur du débat ne réside pas seulement dans les conditions techniques ou éditoriales de l'entretien, mais dans la question fondamentale de savoir s'il fallait interviewer Sergueï Lavrov. La réponse est clairement affirmative.
La critique est nécessaire et fait partie intégrante de la vie démocratique. Cependant, elle ne doit pas conduire à une confusion dangereuse : celle qui consisterait à considérer que donner la parole équivaut à approuver les propos tenus.
Dans une démocratie, le rôle des journalistes est précisément d'interroger, de confronter et d'exposer, même lorsque cela dérange. Cette mission devient particulièrement cruciale face aux discours instrumentalisés et aux stratégies de communication des puissances hostiles. L'interview de Sergueï Lavrov, malgré ses imperfections, s'inscrit dans cette logique fondamentale du journalisme d'investigation et de confrontation.



