Le premier livre d'Adèle Haenel, Viser juste, paraît ce mois-ci aux éditions L'Arche, et il est déjà au centre de toutes les attentions. Encensé par Le Nouvel Obs comme le "roman le plus attendu de la rentrée littéraire" et salué par Les Inrockuptibles pour sa "force infinie", l'ouvrage promet pourtant une lecture exigeante, entre scénarios de films et dissertations théoriques. Le livre est-il à la hauteur de son accueil critique ? Décryptage.
Un hybride entre scénario et essai théorique
Viser juste se présente comme une "enquête" sur la "propre disparition" de la comédienne, qui a quitté l'industrie cinématographique en 2023, après avoir notamment claqué la porte de la cérémonie des Césars en 2020. L'ouvrage alterne entre des scripts aux dialogues jugés "laborieux" et des dissertations théoriques qui reviennent sur les scènes que le lecteur vient de lire. Ce choix stylistique, qui hybride scénario, essai théorique et récit, est salué par Le Nouvel Obs comme un "texte inventif, surprenant et généreux", mêlant "colère, tendresse et drôlerie".
L'idée centrale de l'essai est que nous serions les acteurs d'un "script social préécrit", mis en scène par le patriarcat, l'hétéronormativité ou le capitalisme, et dont il s'agirait de se libérer. Une thèse qui n'est pas sans rappeler les travaux de la philosophe Judith Butler, mais dont le style abscons pourrait rebuter plus d'un lecteur.
Un retour sur un parcours marqué par les violences
Adèle Haenel revient sur les épisodes clés de sa vie : ses débuts précoces au cinéma, l'emprise et le harcèlement sexuel du réalisateur Christophe Ruggia (jamais nommé dans le livre), condamné à cinq ans de prison, sa sortie douloureuse de "l'hétéronormativité", ou encore la scène des Césars où J'accuse de Polanski est qualifié de "nanar à 20 millions". Elle y règle aussi des comptes avec son père et explique ce que ses grands films, de Naissance des pieuvres au Portrait de la jeune fille en feu, lui ont appris sur elle-même.
Assignée par le système à un rôle de "jeune première", elle se serait émancipée par le théâtre public et le militantisme d'extrême gauche. Le livre contient également des passages plus personnels, comme ce souvenir lumineux d'un cours de philosophie en terminale, à Montreuil, où une professeure conseillait à ses élèves de résister à l'ordre social "raciste, sexiste et colonial", et de se réapproprier leur effort face au capitalisme.
Un style parfois ampoulé qui prête à sourire
Malgré la gravité des sujets abordés, le livre n'évite pas quelques excès de style. On peut ainsi lire des phrases comme : "je vois cette certitude aujourd'hui à l'intersection des perceptions présentes et passées, parmi les gouttes éparses d'une mémoire archipel, dans l'espace morcelé, discontinu de cette enfance effacée". Des formulations qui prêtent à sourire, mais qui témoignent de la volonté de l'autrice de bousculer les codes littéraires.
Le livre, qui se veut une expérience collective et bouleversante, pourrait néanmoins diviser les lecteurs. Entre le théâtre prétentieux et les analyses sociologiques, le plaisir de lecture est en effet doublement pénalisé. Reste que l'ouvrage, qui a déjà fait couler beaucoup d'encre, s'impose comme l'un des événements de cette rentrée littéraire.
Viser juste, par Adèle Haenel. L'Arche, 190 pages, 17 €.



