Hommage de Simona Cerutti à Carlo Ginzburg : brosser à rebrousse-poil l'histoire
Simona Cerutti : l'héritage de Carlo Ginzburg

L’hommage de Simona Cerutti à Carlo Ginzburg

L’historienne Simona Cerutti était une proche de Carlo Ginzburg, mort ce 17 juin à Bologne, à l’âge de 87 ans. Pour « le Nouvel Obs », elle explique comment le père de la microhistoire a révolutionné sa discipline et inspiré des générations de chercheurs à faire une place aux oubliés et aux vaincus.

On a beaucoup écrit sur Carlo Ginzburg et on écrira encore beaucoup sur la microhistoire qu’il a contribué à élaborer et à diffuser, sur l’extraordinaire diversité des thèmes et des problématiques qu’il a su aborder et maîtriser, bref, sur l’impressionnante richesse de ses recherches. Pour ma part, plutôt que de parler de quoi son travail était fait, je voudrais essayer de montrer ce que son travail nous a fait. Ce nous renvoie à des générations d’historiens et d’historiennes qui se sont nourries de ses livres à partir des années 1970, au moment de la publication du « Fromage et les vers. L’univers d’un meunier du XVIe siècle ». Mais ce « nous » renvoie aussi aux historiennes et aux historiens confrontés au temps présent.

L’extraordinaire succès du « Fromage et les vers » a tenu, comme cela a été constamment souligné, à l’extraordinaire opération qui consistait à faire d’un individu ordinaire le témoin d’une culture profonde, méconnue et redoutée par les autorités ecclésiastiques [le meunier étudié étant la cible d’un procès en hérésie, NDLR] ; et, en même temps, de poser de manière directe le problème du rapport entre cas particulier et généralisation. Cette démarche inaugura l’apparition d’un grand nombre de figures de femmes et d’hommes du passé qui n’avaient pas eu, jusque-là, droit de cité dans l’historiographie, des individus et des groupes sociaux jusqu’alors négligés par les analyses historiques.

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Mais, il faut le souligner, cette rupture avait une implication qui allait bien au-delà de la découverte des « marginaux ». Le cas du meunier Menocchio avait mis en cause une des hiérarchies parmi les plus solides sur lesquelles s’appuyait la pratique historiographique, celle établie entre institutions et individus ; les premières étant nécessairement le pivot autour duquel devaient tourner les seconds. Les comportements de ces derniers, y compris l’organisation de leur vie sociale, étaient généralement considérés comme dispersés, idiosyncratiques, inintelligibles, si on les laissait à eux-mêmes. « Le Fromage et les vers » faisait exploser cette hiérarchie. Menocchio ne se limitait pas à accomplir des actions, mais il les interprétait, les organisait en discours prétendant être entendus.

Se protéger de ses propres biais

Le monde est plein d’institutions, nous montre « le Fromage et les vers », c’est-à-dire de manières d’instituer des interprétations de ce qui est – et devrait être – le monde social. À la lecture du livre, l’effet de libération qu’on éprouve va bien au-delà de la découverte de la culture des classes populaires : bien plus largement, c’est la capacité critique des acteurs qui se trouve mise en avant et qui est restituée. Ce retournement a bouleversé la recherche historique. Voilà ce que le travail de Ginzburg nous a fait, pas moins que cela.

Cette révolution dans la lecture des sources, la possibilité d’entendre (et de prendre au sérieux) les paroles qu’elles contiennent, s’appuie sur une réflexion constante qui traverse les livres de Ginzburg, en particulier les nombreux essais écrits au cours des dernières années. Il n’a jamais cessé de réfléchir aux procédures d’analyse qui peuvent protéger le chercheur de ses propres projections, de ses attentes, de ses préjugés, ceci pour lui permettre de « voir » son objet avec la fraîcheur du premier regard, allégé des liens de causalité ou des généalogies déjà établies.

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Cette démarche – qui doit beaucoup à la lecture, fondamentale pour Ginzburg, de « Mimésis » (1946) d’Erich Auerbach – guide l’analyse de chaque source, afin de construire un empirisme qui n’est en aucun cas le point zéro de la recherche, mais constitue au contraire une conquête, obtenue au prix de grands efforts à travers un processus de « distanciation ». C’est ce projet qui est rendu explicite dans son essai le plus théorique, « Traces. Racines d’un paradigme indiciaire » (2010) : la construction d’un empirisme d’un genre nouveau, non scientiste et non positiviste, qui puisse permettre à l’historien de s’approcher de la vérité sans être prisonnier de l’alternative entre rationalisme et antirationalisme, positivisme ou relativisme. Un tel modèle exige une analyse rigoureuse et sans concession de la légitimité de l’opposition entre vrai et vraisemblable, entre preuve établie et rhétorique, entre morphologie et histoire, entre narration et recherche historique.

Contre le téléologisme et les récits lisses

Ce nouvel empirisme s’appuie sur une lecture lente, intense, des sources, où l’historien se trouve dans l’inconfortable situation de devoir tout apprendre des acteurs qu’il voit agir. Cette lecture est revendiquée, cela mérite d’être souligné, à une époque où, comme l’écrivait Auerbach, les historiens se présentent surtout comme ceux « qui interprètent les actions, les situations et les caractères de leurs personnages avec une certitude objective ». La posture que favorise la lecture lente établit au contraire un parallélisme entre historiens et acteurs sociaux, où prédominent le doute et l’incertitude quant à l’orientation des actions accomplies dans le passé, des recherches et des interprétations.

La démarche, dépouillée autant qu’il est possible de tout déterminisme préconçu, permet de lire les sources pour ce qu’elles sont : non pas des comptes rendus épurés de processus déjà définis, mais des actions en cours, des coups joués sur un échiquier où le vainqueur n’est pas encore désigné. Cette démarche à un effet décisif : elle restitue le caractère ouvert, non défini, des situations rapportées. Les choses auraient pu se passer autrement. Ouvrir cette porte permet d’entrevoir des configurations temporaires, des situations en mouvement, dont l’issue n’est pas prédéterminée ni orientée vers un dénouement déjà connu.

D’où une conséquence majeure dans la présentation de la recherche : sa progression non linéaire n’est pas dissimulée dans le but de produire des ouvrages lisses et soignés, mais elle est au contraire mise en avant. La description du processus de recherche fait partie intégrante du travail de l’historien : elle en garantit le statut expérimental.

En s’interrogeant, avec l’anthropologue Clifford Geertz, sur « ce que les gens pensaient faire en accomplissant quelque chose », on établit une proximité avec la réalité du passé, contre le téléologisme des récits globalisants, si présents dans beaucoup de livres d’histoire parus depuis la fin des années 1990. Mais surtout, cette exigence expérimentale se nourrit du fait que les résultats de la recherche ne peuvent être connus à l’avance : ils se dessinent au cours du travail, à travers les catégories, les chronologies que les sources dessinent elles-mêmes. Dans ce processus, la recherche change souvent de direction, transforme son objet en cours de route. En ce sens, la microstoria de Carlo Ginzburg – et la microstoria en général – est une démarche ouverte, dont l’issue n’est pas connue dès le départ : elle est, au sens strict, une découverte.

« Je voudrais garder aussi bien le mouvement que le but »

Un court extrait d’un échange, en 1998, entre Carlo Ginzburg et Vittorio Foa (grand intellectuel, résistant, ancien syndicaliste très proche du père de Carlo, Leone Ginzburg) rend explicite l’enjeu de cette démarche. Il a en outre le mérite de revenir sur le choix de la « forme essai » choisie par Ginzburg au cours des dernières années : « Il y a quelque chose qui me rend très méfiant à l’égard d’un travail qui se prête à être enfermé dans une thèse concise et immédiatement compréhensible. Si l’objectif est cela, si seule la conclusion compte, nous pouvons aussi nous débarrasser du travail préparatoire. Je ne pense pas que cette attitude soit juste. Je voudrais garder aussi bien le mouvement que le but. […] Il y a quelque chose dans la forme essai qui semble posséder une proximité mimétique avec la relation entre mouvement et fin. L’essai est le mouvement lui-même, c’est la vie dans ce qu’elle a d’inachevé. »

Avoir inventé des procédures d’analyse qui nous protègent des déterminismes, des finalismes, des évolutions dessinées à l’avance, signifie avoir pratiqué l’expérience de « brosser à rebrousse-poil » le pelage trop luisant de l’histoire (selon l’expression de Walter Benjamin, très chère à Ginzburg), pour mettre en relief ses nœuds et ses rugosités. Avoir transmis cette pratique, c’est un des cadeaux les plus précieux que nous laisse Carlo Ginzburg.

BIO EXPRESS Simona Cerutti est une historienne italienne, directrice d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, à Paris. Formée à la microhistoire auprès de Giovanni Levi et proche de Carlo Ginzburg, elle est spécialiste de l’histoire sociale, du droit et des hiérarchies dans les sociétés d’Ancien Régime. Elle est l’autrice de plusieurs ouvrages importants, dont « la Ville et les métiers » (EHESS, 1990) ou « Etrangers. Etude d’une condition d’incertitude dans une société d’Ancien Régime » (Bayard, 2012). Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.