Dans « Une histoire d'amours » (Albin Michel, 21,90 €, 384 pages), Serge Joncour tisse deux récits d'amour passionnel et interdit, séparés par deux siècles, mais unis par un même lieu : les Terres d'eau, une zone marécageuse de la Nièvre. Le roman, déjà retenu dans la première sélection du prix Renaudot, explore comment l'amour et la nature traversent le temps.
Un roman double sur l'amour et la permanence des sentiments
L'auteur de « Nature humaine », prix Femina 2020, explique avoir voulu « parler des connexions entre deux êtres ». Pour lui, l'amour est « une aventure à la fois personnelle et universelle ». Il observe : « C'est toujours fascinant de voir à quel point, y compris à deux siècles de distance, cette question de la manière qu'on a de rencontrer l'autre, de s'en approcher et de l'aimer, se pose toujours. »
Le roman met en scène Rodolphe, modeste officier de santé du début du XIXe siècle, et Joséphine, jeune châtelaine aux horizons limités, puis, en 2024, Franck, citadin installé dans la Nièvre rurale, et Kelly, jeune femme de la région. Ces deux couples, malgré les obstacles, parviennent à réaliser leurs sentiments. Joncour y voit « une façon de se rassurer, de trouver un appui quand on se sent perdu ou que le monde est hostile ».
Les Terres d'eau, un lieu entre générosité et danger
Le point de départ du livre est un château en ruines que l'écrivain a connu enfant, dans la Nièvre. « Je suis parti d'un vrai décor », dit-il. Les Terres d'eau, cette étendue de marais aux confins du Morvan, ont été asséchées à partir du XIXe siècle pour devenir des terres arables. Ces lieux étaient à la fois « généreux et riches » : poisson, tourbe, roseaux, sangsues, « une vraie mine de vivres et de bienfaits ». Mais ils étaient aussi « maléfiques » à cause des moustiques porteurs de paludisme, alors appelé « fièvre intermittente » ou « fièvre des marais ».
Du temps de Joséphine, ces terres étaient « une part intime des habitants ». Paysans comme aristocrates en étaient tributaires, et ceux qui, comme Rodolphe, affirmaient qu'elles rendaient malades étaient « vus comme des fous ».
L'officier de santé, une réponse aux déserts médicaux
Joncour défend les officiers de santé, ces « sous-médecins » du XIXe siècle, souvent moqués, à l'image de Charles Bovary. Ces hommes étaient envoyés dans les zones rurales pour pallier le manque de médecins. « Le désert médical existait déjà finalement, et les officiers de santé étaient une réponse, comme aujourd'hui, on s'appuie de plus en plus sur les pharmaciens ou les infirmiers », souligne-t-il. Il ajoute : « C'est fascinant de voir qu'à deux siècles de distance, on a un peu les mêmes problèmes. »
Rodolphe, formé pendant les guerres napoléoniennes, revient sur ses terres d'enfance pour soigner les habitants avec des médicaments modernes, dont la quinine contre les fièvres. Mais dans ce monde de superstition, il est perçu comme « un sorcier, un être suspect ».
Des échos entre les siècles et une fragilité révélée
Au-delà des amours, le roman met en lumière des résonances : déserts médicaux, volonté actuelle de recréer des zones humides pour le stockage de l'eau, ou encore ce retour à la nature qu'incarne Franck, alors qu'au XIXe siècle on cherchait à s'en éloigner. Joncour est touché par la permanence de certains territoires, « qui semblent en dehors de notre temps ». Il confie : « J'aimerais parler d'éternité, mais on a bien vu cet été combien nos forêts sont fragiles. Un arbre qui brûle, c'est atroce. C'est 100 ans de vie et des bienfaits qui nous quittent. »
« Une histoire d'amours » est publié aux éditions Albin Michel et figure dans la première sélection du prix Renaudot.



