Dans son ouvrage Maternités autorisées, maternités proscrites, l'historienne Mathilde Dubesset explore les mécanismes de contrôle exercés par les hommes sur la fécondité des femmes, de l'Antiquité à l'époque contemporaine. Publié aux éditions du Détour, ce livre de 320 pages propose une analyse fouillée des normes sociales, religieuses et juridiques qui ont encadré – et souvent entravé – la liberté reproductive des femmes.
Un contrôle protéiforme à travers les siècles
Dubesset montre que ce contrôle n'est pas uniforme mais s'adapte aux contextes historiques. Dans la Grèce antique, par exemple, les femmes étaient encouragées à enfanter pour la cité, tandis que les infanticides étaient tolérés pour réguler la population. Au Moyen Âge, l'Église catholique impose le mariage comme seul cadre légitime de la procréation, condamnant sévèrement la contraception et l'avortement. « L'Église a joué un rôle central dans la diabolisation des pratiques contraceptives, les assimilant à un péché mortel », explique l'auteure.
À partir du XVIIIe siècle, l'État prend le relais : en France, la loi de 1920 interdit toute propagande anticonceptionnelle, une mesure qui restera en vigueur jusqu'en 1967. Dubesset souligne que « cette loi visait à lutter contre la dénatalité après la Première Guerre mondiale, mais elle a surtout criminalisé les femmes qui cherchaient à maîtriser leur fécondité ».
Les chiffres de la répression
L'ouvrage apporte des données chiffrées édifiantes. Ainsi, entre 1920 et 1967, plus de 10 000 femmes ont été poursuivies pour avortement en France, dont 30 % condamnées à de la prison ferme. Le nombre de décès liés à des avortements clandestins est estimé à 5 000 par an dans les années 1950. « Ces statistiques montrent l'ampleur de la tragédie humaine provoquée par l'interdiction », écrit Dubesset.
Dans les années 1970, le mouvement féministe parvient à faire évoluer les lois : la loi Veil de 1975 légalise l'IVG, tandis que la loi Neuwirth de 1967 autorise la contraception. Mais Dubesset rappelle que ces acquis restent fragiles : « Aujourd'hui encore, l'accès à l'avortement est menacé dans de nombreux pays, y compris en Europe, où des groupes conservateurs tentent de restreindre ce droit. »
Un regard international
L'essai ne se limite pas à la France. Dubesset compare les politiques de contrôle de la fécondité dans le monde, de la politique de l'enfant unique en Chine aux restrictions actuelles aux États-Unis après l'arrêt Dobbs de 2022. Elle analyse également les pratiques eugénistes, comme la stérilisation forcée des femmes handicapées ou des minorités ethniques, qui ont perduré jusqu'à la fin du XXe siècle.
« Le contrôle de la fécondité féminine est un marqueur des rapports de pouvoir dans une société », conclut l'historienne. Son livre, riche en archives et en témoignages, offre une synthèse indispensable pour comprendre les enjeux contemporains du droit des femmes à disposer de leur corps.



