L'Ange de la baie : sculpture mémorielle du 14 juillet 2016 à Nice
L'Ange de la baie : sculpture mémorielle du 14 juillet

Dix ans après l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice, l'œuvre mémorielle érigée sur la Promenade des Anglais, L'Ange de la baie, a trouvé sa place. Derrière le mouvement de cette sculpture, se cache un secret de création resté longtemps en partie inconscient. Le sculpteur Jean-Marie Fondacaro et le psychanalyste Frédéric Vinot publient un ouvrage à quatre mains pour décrypter les mystères et les intentions de cette œuvre installée face à la mer, symboliquement orientée de façon à s'ériger comme un rempart au camion de l'attentat.

Un dialogue entre artiste et psychanalyste

D'un entretien classique, les deux hommes ont glissé vers un livre, dialogue à deux voix entre un artiste et un psychanalyste. Frédéric Vinot explique : "En analysant les esquisses initiales de Jean-Marie, nous avons mis le doigt sur le processus même de l'œuvre : comment la notion de perte y est structurellement intégrée. Nous révélons dans le livre qu'au fil de ses dessins, Jean-Marie a décidé de retirer une partie de son projet d'origine. C'est ce vide que nous avons baptisé « la part manquante »."

Jean-Marie Fondacaro précise : "Visuellement, la vague fait face à la mer, mais ma première intention était bien différente. Je n'imaginais pas de sculpture au-dessus de la structure. Je pensais à deux vagues, ou plutôt à deux voiles, en écho aux voiles latines, ces embarcations traditionnelles qui emportent l'âme des défunts. Le cahier des charges des familles de victimes demandait explicitement d'inscrire un cœur dans l'œuvre. J'ai donc cherché une solution : une vague formait un demi-cœur, la seconde complétait le dessin. Mais d'étape en étape, de manière presque instinctive, j'ai supprimé le cœur central et j'ai arraché la partie droite de la sculpture. J'étais en train de matérialiser la part arrachée, la part manquante du cœur. C'est le décryptage de Frédéric qui m'a permis de conscientiser ce geste."

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La part manquante et la spirale du deuil

Ce travail d'analyse a révélé au sculpteur des aspects qu'il n'avait pas formalisés à l'époque. Jean-Marie Fondacaro confie : "Énormément de choses, mais le point névralgique reste cette part manquante, invisible à l'œil nu et pourtant omniprésente." Frédéric Vinot ajoute : "Lorsqu'un passant se penche face à la vague pour lire les noms gravés, la position de son propre corps recrée, de façon temporaire, la partie manquante du cœur. C'est un moment fugace, car personne ne reste figé ainsi. L'œuvre impose un rythme : le cœur est alternativement reconstitué par le vivant, puis de nouveau arraché."

Le sculpteur observe : "Je l'ai compris plus tard avec Frédéric, mais je l'avais observé sur place : voir les gens se pencher et compléter l'œuvre par leur présence est devenu une évidence visuelle. Ce que je n'avais pas mesuré, c'était la centralité de ce mouvement, tout comme l'importance de la vrille. Depuis la base jusqu'au sommet de l'Ange, j'ai cherché à créer une torsion pour que la sculpture paraisse en perpétuelle dynamique lorsque l'on tourne autour."

Frédéric Vinot analyse : "La statue est une spirale. En psychanalyse, la spirale est une figure pour conceptualiser le deuil. Faire son deuil, c'est tourner indéfiniment autour de quelque chose qui manque et qui manquera toujours. Contre les injonctions modernes à la « résilience » ou à « tourner la page », nous défendons l'idée qu'un deuil n'est jamais achevé. La douleur s'atténue, mais le processus se réactive sans cesse lorsque, des années après, on se surprend à penser à l'être perdu."

Une œuvre tournée vers la vie

Le deuil s'inscrit dans les lignes de la statue, mais comment y percevoir la vie aujourd'hui ? Jean-Marie Fondacaro répond : "Refuser de faire un « monument aux morts » traditionnel était ma ligne. C'était d'ailleurs le souhait profond des familles des victimes : elles réclamaient une œuvre résolument tournée vers la vie. C'est la raison d'être de cette vague en vrille qui amorce un élan vers l'horizon. L'ange est penché, il regarde vers le cœur comme s'il lisait le nom des 86 victimes, mais tout son corps est en mouvement vers le futur."

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Interrogé sur le poids de porter l'attente de centaines de personnes endeuillées, le sculpteur déclare : "C'était immense. Le défi majeur était de respecter cette douleur sans pour autant sacrifier mon intégrité artistique. Je ne voulais pas me renier pour complaire à une demande. J'ai puisé dans mon vocabulaire sculptural existant. La figure de l'ange emprunte à mes travaux précédents, mais elle a été entièrement métamorphosée pour s'intégrer à la vague. Ma hantise absolue était d'imposer une œuvre trop dramatique ou anxiogène au paysage de la Promenade. Si elle avait été installée dans un lieu clos, j'aurais privilégié le recueillement pur. Sur la Promenade, le recueillement se concentre sur le cœur, mais le reste de l'œuvre s'ouvre sur le monde."

L'œuvre dépasse le cercle des victimes

L'œuvre a dépassé le cercle des seules victimes pour devenir un repère pour tous les Niçois et les visiteurs. Jean-Marie Fondacaro conclut : "C'est le cœur de notre réflexion actuelle avec Frédéric sur la place de l'art mémoriel dans l'espace public. Les proches n'oublieront jamais, mais le temps fait son œuvre : un jour, lointain, les passants auront peut-être dilué le souvenir de cet événement. La véritable réussite de cette sculpture sera sa capacité à conserver sa place dans la cité, bien au-delà du drame historique."

L'Ange de la baie, une sculpture entre œuvre et mémorial, par Jean-Marie Fondacaro et Frédéric Vinot, aux éditions Langage.