Quand Jules Verne immortalisait Monaco dans Mathias Sandorf
Jules Verne et Monaco : l'imaginaire de Mathias Sandorf

Dans son roman Mathias Sandorf, publié en 1885, Jules Verne consacre des pages entières à la Principauté de Monaco, décrivant avec précision ses paysages, ses hôtels et les soirées animées de son casino. L'écrivain y relate notamment une impressionnante série de dix-sept rouges à la roulette, un événement qui a marqué les esprits.

Une croisière inspiratrice

Jules Verne a effectué une grande croisière en Méditerranée à bord de son yacht à vapeur, le Saint-Michel III, de mai à juillet 1884. Il a précisé par la suite que cette croisière lui a inspiré les décors de son roman. À cette époque, la Principauté était depuis vingt-huit ans sous le règne de Charles III, et Monte-Carlo, avec son casino et ses palaces, attirait les voyageurs de toute l'Europe.

L'histoire de Mathias Sandorf débute en 1867 dans l'Empire austro-hongrois. Le comte Sandorf, riche aristocrate et patriote hongrois, prépare une insurrection pour libérer la Hongrie de la domination autrichienne. Mais son complot est découvert et dénoncé par deux hommes : Silas Toronthal, banquier sans scrupule, et son ami Sarcany, aventurier. Arrêté, Sandorf parvient à s'échapper de prison. On le retrouve plus tard propriétaire d'une île en Méditerranée, cherchant à se venger de ses dénonciateurs, aidé par deux personnages hauts en couleur, Pointe Pescade et Cap Matifou. Il retrouve Toronthal et Sarcany à Monaco, installés dans un hôtel situé entre la Condamine et Monte-Carlo.

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La description de la Principauté

Jules Verne décrit la Principauté avec une grande précision : « Le port de Monaco compris entre la pointe Focinana et le fort Antoine, forme une anse assez ouverte, exposée aux vents de nord-est et de sud-est. Il s'arrondit entre le rocher qui porte la capitale de l'État monégasque et le plateau sur lequel reposent les hôtels, les villas et l'établissement de Monte-Carlo, au pied de ce superbe Mont Agel, dont la cime, haute de onze cents mètres, domine le pittoresque panorama des rivages de la Ligurie. »

Il poursuit : « La ville, peuplée de douze cents habitants, est dressée sur cette table magnifique du rocher de Monaco, baigné de trois côtés par la mer, et qui disparaît sous l'éternelle verdure des palmiers, des grenadiers, des sycomores, des poivriers, des orangers, des citronniers, des eucalyptus, des buissons arborescents de géraniums, d'aloès, de myrtes, de lentisques et de palma christi, disposés çà et là dans un merveilleux pêle-mêle. »

Il évoque également Monte-Carlo : « De l'autre côté du port, Monte-Carlo fait face à la petite capitale, avec son curieux entassement d'habitations, ses zig-zags de rues étroites et grimpantes, qui montent jusqu'à la route de la Corniche, suspendue à mi-montagne, son échiquier de jardins en floraison perpétuelle, son panorama de cottages de toutes formes, de villas de tous styles, dont quelques-unes viennent surplomber les eaux si limpides de cette anse méditerranéenne. »

La série de dix-sept rouges

Le soir du 3 octobre 1882, Toronthal et Sarcany jouent au casino. Un événement se produit : le rouge sort dix-sept fois de suite. Jules Verne rapporte les exclamations des joueurs : « - Dix-sept fois ? - Dix-sept fois ! - Oui ! La rouge est passée dix-sept fois ! - Est-ce possible ! - C'est peut-être impossible, mais cela est ! - Et les joueurs se sont entêtés contre elle ? - Plus de neuf cent mille francs de gain pour la banque ! - Dix-sept fois ! Dix-sept fois ! - À la roulette ou au trente et quarante ? - Au trente et quarante ! - Il y a plus de quinze ans que cela ne s'était vu ! - Quinze ans, trois mois et quatorze jours ! répondit froidement un vieux joueur. Oui, monsieur, et, détail curieux, c'était en plein été, le 16 juin 1867. J'en sais quelque chose ! »

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L'écrivain souligne l'importance de cet événement : « En vérité, pour cette population, tant soit peu interlope, que l'Ancien et le Nouveau Monde déversent quotidiennement sur la petite principauté de Monaco, cette “série de dix-sept” avait l'importance d'un événement politique, qui eût modifié les lois de l'équilibre européen. » Il précise que la rouge, dans cette obstination extraordinaire, avait fait de nombreuses victimes, le gain de la banque se chiffrant par une somme considérable, près d'un million, la presque totalité des joueurs s'étant acharnée contre cette passe invraisemblable.

La déveine de Toronthal et Sarcany

Jules Verne décrit la présence de Toronthal et Sarcany au milieu de cet événement : « Entre tous, deux étrangers avaient payé une plus large part à ce que les gentilshommes du tapis vert veulent bien appeler “la déveine.” » L'un, très froid, très contenu, l'autre, la face bouleversée, les cheveux en désordre, venaient de descendre les marches du péristyle. Le plus âgé s'écrie : « Voilà plus de quatre cent mille francs que nous coûte cette maudite série ! » Le plus jeune réplique : « Vous pouvez dire quatre cent treize mille ! » Le premier reprend : « Et maintenant il ne me reste que deux cent mille francs à peine ! » Le second répond : « Cent quatre-vingt-dix-sept, seulement ! » Le plus âgé poursuit : « Oui, seulement, de près de deux millions que j'avais encore, quand vous m'avez forcé à vous suivre ! » Le plus jeune ajoute : « Un million sept cent soixante-quinze mille francs ! » Le plus âgé s'exclame : « Et cela en moins de deux mois. » Le plus jeune précise : « Un mois et seize jours ! » C'étaient Toronthal et Sarcany qui venaient d'échanger ces propos. En ce court espace de trois mois, ils en étaient arrivés à la ruine ou peu s'en fallait.