En juillet 1976, une campagne d'information menée par des libraires et des éditeurs, parmi lesquels Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit, visait les « casseurs de livres », ces enseignes qui pratiquaient des prix discount sur les ouvrages. La Fnac, alors installée rue de Rennes à Paris, et les centres Leclerc étaient pointés du doigt pour leur politique de rabais, accusée de menacer l'avenir de la vie littéraire en France. Cette mobilisation a précédé de cinq ans la loi Lang, adoptée en août 1981, qui a instauré le prix unique du livre, une mesure saluée par les libraires bien après son adoption.
Une campagne contre le discount
La campagne, rapportée par Catherine David dans notre journal, dénonçait les pratiques de grandes surfaces qui cassaient les prix des livres, les vendant parfois en dessous du prix conseillé. Les libraires indépendants, qui ne pouvaient pas s'aligner sur ces rabais, voyaient leur chiffre d'affaires fondre et craignaient pour leur survie. Les éditeurs, de leur côté, redoutaient une dévalorisation du livre et une concentration de la distribution au détriment des petits points de vente.
Jérôme Lindon, figure emblématique de l'édition, était en première ligne dans cette lutte. Il considérait que le discount était une « casse » du livre, un acte qui nuisait à la création et à la diversité éditoriale. Selon lui, le livre n'était pas un produit comme un autre et devait être protégé des lois du marché.
Le contexte de 1976
En 1976, la France comptait environ 3 000 librairies indépendantes, mais leur nombre diminuait régulièrement face à la concurrence des grandes surfaces. La Fnac, créée en 1954, avait fait du discount son cheval de bataille, et ses rayons de livres attiraient une clientèle nombreuse, au détriment des librairies de quartier. Les centres Leclerc, qui s'étaient lancés dans le livre, pratiquaient également des prix très agressifs.
La campagne d'information visait à sensibiliser le public et les pouvoirs publics à ce qu'ils considéraient comme un péril pour la culture. Les libraires organisaient des actions dans leurs magasins, distribuaient des tracts et interpellaient les médias. L'objectif était d'obtenir une réglementation pour encadrer les prix du livre.
La loi Lang : une victoire en 1981
La loi Lang, votée le 10 août 1981, a fixé le prix unique du livre : les éditeurs imposent un prix de vente public, et les libraires ne peuvent accorder qu'une remise maximale de 5 %. Cette loi a mis fin à la guerre des prix et a permis de maintenir un réseau dense de librairies indépendantes, considéré comme essentiel à la diversité culturelle.
Plus de quarante ans après, cette loi reste un pilier de la politique culturelle française, même si elle est régulièrement remise en question par les géants du numérique comme Amazon. Les libraires continuent de défendre ce dispositif, qui leur assure une marge stable et leur permet de proposer des conseils personnalisés, un service que les grandes plateformes ne peuvent offrir.
Un héritage toujours d'actualité
La bataille des libraires des années 1970 a laissé des traces. Aujourd'hui, la question du prix du livre revient dans le débat public avec l'essor du e-commerce et les pratiques de certaines plateformes qui bravent la loi en offrant des réductions non autorisées. Les libraires indépendants, soutenus par les pouvoirs publics, continuent de lutter pour préserver leur place dans le paysage culturel.
Cette histoire rappelle que la défense du livre et de la lecture est un combat constant, qui nécessite une vigilance permanente. La loi Lang a été une réponse forte à une crise, mais elle doit être adaptée aux nouveaux défis du numérique.



