Emmanuelle de Boysson : « Je n’ai pas voulu raconter l’enfance, mais la revivre »
Emmanuelle de Boysson : revivre l'enfance dans « Tendre Maroc »

Dans son nouveau roman Tendre Maroc, Emmanuelle de Boysson affirme : « Je n’ai pas voulu raconter l’enfance, mais la revivre. » Par petites touches impressionnistes, elle fait revivre son enfance dans le Maroc éblouissant des années 1960, un récit lumineux et tendre, fait d’ombres et de lumières, qui revisite la magie universelle de l’enfance.

Une genèse marquée par la maladie et les souvenirs

Interrogée par Laure Joanin, l’auteure explique la genèse de ce texte à la fois solaire et mélancolique. « J’avais abandonné l’idée de retourner vers mon enfance, après être revenue brièvement au Maroc il y a une quinzaine d’années, pour un prix littéraire, et être tombée, au coin de rues que je ne reconnaissais pas, sur ma maison d’enfance, totalement à l’abandon. »

Puis, en 2022, un arrêt cardiaque de trente minutes, le coma, une expérience de mort imminente. « J’en suis sortie, après avoir écrit et publié Un coup au cœur, plus fragile, plus vulnérable. D’où ce besoin de me ressourcer dans l’enfance et de renouer avec la petite fille que j’étais. » La découverte des vieux agendas de sa mère, remplis d’anecdotes sur ses cours de morale aux jeunes filles au Maroc, a fait s’imposer ce livre. « J’ai décidé de prendre le risque et de m’autoriser enfin à revenir sur cette aventure qu’est l’enfance. »

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La figure centrale de la mère, Blanche

Le récit met en scène Emma, qui débarque à 6 ans avec sa famille dans la ville de Mohammedia, où son père vient prendre la direction d’une usine. Mais la figure centrale est la mère, Blanche. « Ce qui est réellement au cœur du livre, c’est la manière dont Emma va s’émanciper de cette mère qui est une femme assez fascinante, à la fois distante et généreuse », explique l’auteure.

Blanche aime les autres, mais pas autant les siens, parce qu’elle s’est donné une mission : s’occuper des défavorisés, des pauvres des bidonvilles, du dispensaire. « Comme elle est très organisée, elle s’y donne vraiment… aux dépens de ses propres enfants qu’elle élève, cela dit, d’une façon quasi parfaite. » Emma est sans cesse en quête d’amour, de petits signes de reconnaissance. Elle veut plaire par des bonnes notes, des cadeaux, mais ne reçoit en retour que des injonctions culpabilisantes : « Une jeune fille doit s’effacer », « Sois discrète », « Tu es une égoïste », « Tu es trop exubérante ». « Je crois que notre mère nous voulait plus indépendants qu’heureux », confie Emmanuelle de Boysson.

Une quête intime et identitaire

Cette immersion dans l’enfance s’apparente à une quête intime et identitaire. « Au départ Emma ne sait pas qui elle est, elle arrive d’Alsace, elle est habillée comme ses frères et sœurs, il y a un effacement de sa personnalité. Et peu à peu, on assiste à l’éclosion de cette petite fille, puis de cette adolescente qui cherche à savoir qui elle est, ce qu’elle aime. » L’auteure résume : « C’est vraiment ça que j’ai voulu raconter : comment une fillette, une jeune fille, parvient à trouver sa voie, à s’émanciper de son éducation, et à rompre avec la tristesse et la solitude qui l’habitaient. »

La lumière du Maroc, la sensualité de ce pays, contribue à l’épanouir. « C’est une sorte de trou noir de la petite enfance dont il faut sortir », ajoute-t-elle.

La révélation Anne Frank

C’est en lisant à 11 ans Le Journal d’Anne Frank qu’Emmanuelle de Boysson a entamé sa mue de petite fille solitaire en l’écrivaine qu’elle est devenue. « J’ai découvert ce que signifiait se livrer au papier avec toutes ses émotions, sans rien censurer. Soudain, un champ de liberté s’est ouvert à moi, et j’ai compris que j’avais une amie. Je me suis mise à lui écrire tous les jours en commençant par “Chère Anne”. »

Ce pouvoir de l’écriture est au cœur de Tendre Maroc, car, comme le disait Marguerite Duras, « écrire c’est tenter de sauver quelque chose du temps qui passe ».

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Ressusciter l’enfance par les sensations

Comment retrouve-t-on avec autant d’acuité les émotions et le cheminement des pensées de l’enfant qu’on était ? « Je n’ai effectivement pas voulu raconter l’enfance, mais la revivre, c’est-à-dire la ressusciter à partir des sensations, dans une flopée d’instantanés. Ce n’est pas intellectuel du tout comme démarche, c’est très physique. » Cela demande de se mettre dans un état de rêve éveillé, comme disait Proust, à travers lequel on essaie de se réimaginer dans le décor qui nous entourait. « Surgissent alors les couleurs, les odeurs, et cet éveil des sens libère les souvenirs. Par petites touches impressionnistes, ce sont cette lumière et ces ombres de l’enfance que j’ai cherché à restituer. »

Tendre Maroc, éditions Calmann-Levy, 200 pages, 18,50 euros.