Le philosophe et sociologue Edgar Morin s'est éteint à l'âge de 104 ans ce 29 mai 2026. À l'occasion des 80 ans de la Libération, il avait accordé un entretien à Midi Libre pour revenir sur son engagement clandestin, son action au sein des réseaux de résistance et la transmission du devoir de mémoire.
Les débuts dans la Résistance
Interrogé sur l'élément déclencheur de son entrée en résistance, Edgar Morin expliquait : « C'est à la fois la prise de conscience fin 1941 qu'une guerre était devenue mondiale (résistance de Moscou, entrée en guerre des États-Unis) et que s'y jouait le destin de l'humanité. J'ai compris alors qu'il était plus important de vivre en risquant sa vie que survivre. »
Pour lui, le courage se définissait simplement : « Surmonter la peur. » Il ajoutait que s'engager pour la Liberté était un acte fondamental de liberté.
Face à la mort et à la Gestapo
À la question de savoir s'il avait eu peur de la mort, il répondait : « La peur était d'être arrêté, torturé, puis tué. Mais comme avait dit Malraux, le courage est une affaire d'organisation. »
Son rôle dans le réseau de résistance était multiple : « Des activités à Lyon et Grenoble d'abord dans la résistance étudiante, puis en juin 1943 dans le MRPGD sous la direction d'André Ulmann. Après son arrestation, j'ai pu sauver la valise contenant le trésor du mouvement. La Gestapo est venue chez moi, j'ai failli être arrêté. »
Il avait alors rejoint Toulouse pour y créer l'organisation régionale du MRPGD, avant de rentrer à Paris début 1944, où il devint un des trois responsables régionaux de la région parisienne. Parmi ses activités, il avait rencontré le directeur de la SNCF pour lui transmettre des informations sur les trains commandés par la Wehrmacht.
Relations et leçons de la Résistance
Edgar Morin évoquait avec émotion ses relations avec d'autres résistants : « J'ai connu et aimé des personnalités admirables aujourd'hui ignorées comme Pierre Le Moign, Michel Caillau (neveu de De Gaulle). » Il soulignait que la Résistance avait fait de lui un homme capable de prendre les plus difficiles responsabilités, révélant le meilleur de lui-même.
Sur son passage du communisme au gaullisme, il précisait : « Tout en étant dans un mouvement de résistance gaulliste, j'avais un lien secret avec le parti communiste, j'étais sous-marin, ce n'était pas rare dans le MLN. »
La Libération et le devoir de mémoire
Il conservait deux souvenirs sublimes de la Libération : « Saluer au petit matin les chars Leclerc de la neuvième compagnie arrivés à l'hôtel de ville, puis le lendemain ou surlendemain participer au grand défilé de l'Arc de Triomphe à l'hôtel de ville. »
Pour lui, commémorer était capital : « C'est la mémoire de son histoire qui fait une Nation. »
Résister aujourd'hui
Interrogé sur la manière de résister aujourd'hui, il répondait : « On doit résister aux évolutions régressives, à la crise de la démocratie, à l'hégémonie du profit, à la dégradation biologique de la planète, aux crises de nos civilisations, aux guerres qui suscitent crimes et haines. Notre Terre est en péril. Notre humanité est menacée par elle-même. Résistons au moins par la conscience et par l'esprit. »
Il notait que le progrès scientifique et technique coïncide avec une régression intellectuelle et éthique, et que les idéologies actuelles, comme le libéralisme économique ou les fanatismes, persistent.
À la question de savoir si résister était un secret de sa longévité, il répondait simplement : « Peut-être… »



