Boris Vian et 'Le Déserteur' : l'histoire d'un hymne pacifiste toujours censuré
Boris Vian : 'Le Déserteur', hymne pacifiste et censure

Boris Vian : une vie brève mais intense, marquée par la musique et l'engagement

Né le 10 mars 1920 et décédé prématurément à l'âge de 39 ans le 23 juin 1959, Boris Vian était bien plus qu'un simple écrivain et poète. Cet ingénieur formé à l'École Centrale, également connu sous l'anagramme 'Bison ravi', était un musicien et compositeur de talent. La musique a occupé les six dernières années de sa vie, parallèlement à son œuvre littéraire, dont le célèbre roman 'L'Écume des jours' publié chez Gallimard.

Polyvalent, Vian s'essayait à la poésie, aux nouvelles, aux romans, aux polars, au théâtre et au scénario. Il collaborait étroitement avec des compositeurs comme Alain Goraguer et Henri Salvador pour mettre en musique ses textes. Parmi ses chansons intemporelles, 'Le Déserteur' se distingue comme la plus célèbre et l'une des rares qu'il ait lui-même mise en musique.

La genèse d'une chanson subversive en pleine guerre d'Indochine

Écrite en février 1954, vers la fin de la guerre d'Indochine que la France était en train de perdre, 'Le Déserteur' est née en seulement vingt-quatre à quarante-huit heures. Après avoir composé la mélodie chez lui, Vian a fait appel au jeune pianiste américain Harold B. Berg pour l'arrangement. La chanson raconte le refus d'un jeune homme de participer à la guerre, sous forme d'une lettre adressée au président de la République, René Coty, élu récemment à l'époque.

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Les paroles mémorables débutent par : 'Monsieur le président, Je vous fais une lettre Que vous lirez peut-être, Si vous avez le temps'. Le protagoniste explique qu'il ne souhaite pas 'tuer de pauvres gens' et préfère déserter. Bien que spécifique à son contexte, le texte s'adresse en réalité à tous les chefs d'État, restant universel et intemporel.

Une censure immédiate et des adaptations forcées

En 1954, 'Le Déserteur' a provoqué la peur et l'effroi. Alors que la France subissait la défaite de Diên Biên Phu, la chanson a fait l'effet d'une bombe. Aucun artiste ne voulait l'interpréter, jusqu'à ce que Marcel Mouloudji accepte, mais sous conditions. Avant de la créer le 7 mai 1954, le soir même où la défaite était annoncée, Mouloudji a demandé à Vian d'édulcorer le texte.

L'apostrophe 'Monsieur le président...' est devenue 'Messieurs qu'on nomme grands...', et la fin, plus violente, a été atténuée pour un message plus pacifiste. Ainsi, au lieu de 'Si vous me condamnez, Prévenez vos gendarmes Que j'emporte des armes Et que je sais tirer.', Mouloudji a chanté : 'Prévenez vos gendarmes Que je n'aurai pas d'armes Et qu'ils pourront tirer.' À ce jour, la version originale n'a jamais été diffusée sur disque.

Interdictions radiophoniques et répercussions nationales

Quelques semaines après l'enregistrement par Mouloudji, 'Le Déserteur' a été jugé inacceptable par le Comité d'Écoute Radiophonique, qui en a interdit la diffusion pour 'antipatriotisme', sur l'initiative de Paul Faber, conseiller municipal de la Seine. Bien que Vian ait défini la chanson comme 'pro civile et non antimilitariste', elle est restée strictement censurée.

Le 12 février 1955, lorsque Boris Vian a interprété la chanson sur scène à Paris, le sujet de la désertion était brûlant d'actualité, surtout avec l'approche de la guerre d'Algérie. Au-delà du public parisien, la chanson a choqué une grande partie du pays, et une tournée nationale en été 1955 a été régulièrement perturbée par des manifestants.

De l'oubli à la gloire internationale : un hymne pacifiste universel

De son vivant, 'Le Déserteur' a été largement ignoré du public français. Ce n'est que dix ans plus tard, traversant l'Atlantique, qu'elle a connu la gloire. Ironie du sort, interprétée par Joan Baez ou Peter, Paul & Mary, la chanson née pendant la guerre d'Indochine est devenue aux États-Unis un symbole de la lutte contre la guerre du Vietnam.

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Traduite dans une quarantaine de langues, elle a été reprise par des centaines d'artistes, de Richard Anthony à Marc Lavoine, en passant par Serge Reggiani et Georges Brassens. Malheureusement, la chanson n'a jamais cessé d'être d'actualité, chantée lors des manifestations contre la guerre du Golfe et de nouveau interdite à la radio française en 1991.

Une actualité persistante : de la guerre du Golfe à l'invasion de l'Ukraine

Récemment, après l'invasion de l'Ukraine par la Russie le 24 février 2022, 'Le Déserteur' est revenu sur le devant de la scène. Le musicien et journaliste français Benjamin Sire l'a réadaptée, traduite en russe et chantée par l'artiste ukrainienne Daria Nelson, s'adressant directement à Vladimir Poutine. Cette réactualisation montre que, près de 70 ans après sa création, l'hymne pacifiste de Boris Vian continue de résonner et de déranger, rappelant tristement la persistance des conflits dans le monde.