Beauvoir, philosophe de la bagnole : les femmes et leur voiture
Beauvoir, philosophe de la bagnole : un « lieu à soi »

Simone de Beauvoir aimait conduire. Elle l'a écrit, longuement, dans « Tout compte fait », paru en 1972, à l'apogée du culte de l'automobile. Loin des essais philosophiques, ce sont ses récits autobiographiques qui livrent sa pensée de la route. Dans ces pages, l'autrice du « Deuxième Sexe » se révèle une phénoménologue de la conduite, attentive aux sensations que procure le déplacement.

« Glissant sur une route, je suis sans cesse à la limite du souvenir et de l'apparition : je retiens encore une image tandis que ma curiosité m'entraîne vers de nouvelles découvertes ; je suis mémoire et attente, intensément présente à ce qui me quitte et à ce qui s'annonce. » Cette phrase, extraite de « Tout compte fait », résume à elle seule l'expérience de la route : la voiture y apparaît comme une machine à produire des visions, un dispositif qui transforme le rapport au monde.

Une philosophe de la route ignorée

De tous les penseurs qui ont écrit sur la voiture, Beauvoir est celle qui manifeste le plus d'empathie pour l'objet. Elle ne le maudit pas, ne le méprise pas : elle l'habite. Dans « Tout compte fait », elle décrit ses multiples voyages et la liberté que le volant procure. Pour elle, la voiture n'est pas un simple moyen de transport, mais un prolongement du corps, un instrument de perception qui réorganise le paysage.

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Cette attention au ressenti contraste avec les clichés qui entourent les femmes au volant. La voiture, pour elles, est à la fois un « lieu à soi », un espace d'autonomie, et un prétexte à toutes les caricatures. C'est précisément l'angle de ce quatrième épisode de notre série « Petite philosophie de la bagnole » : montrer comment les femmes, grâce notamment à Beauvoir, prennent enfin le volant en philosophie.

Un « lieu à soi » sur roues

Le concept de « lieu à soi » fait écho à l'essai de Virginia Woolf, mais Beauvoir lui donne une version motorisée. Conduire, c'est se créer un espace privé en mouvement, où la perception du temps et de l'espace se trouve transformée. « En voiture, je suis là et j'ai l'impression de susciter moi-même, par le déplacement de mon corps, les visions qui s'offrent à moi », écrit-elle encore. Cette déclaration est à rapprocher de la première citation : la voiture est une expérience à la fois sensible et intellectuelle.

Ce n'est pas anodin : la série a débuté avec un premier épisode sur le pare-brise comme « machine audiovisuelle », puis un deuxième sur la voiture comme « objet sacro-saint de la modernité » et un troisième sur le capot comme « objet parfaitement magique ». Ce quatrième volet, consacré aux femmes, rappelle que la bagnole est aussi un territoire symbolique, longtemps masculin, que les femmes ont investi à leur manière.

La voiture, territoire symbolique des femmes

Ce territoire est souvent représenté par des stéréotypes. En 1994, le photographe Martin Parr capturait une femme au volant d'une décapotable en Angleterre, des peluches sur le tableau de bord, pour sa série « De A à B. Histoires de la conduite automobile moderne ». L'image dit à elle seule tout ce que la culture visuelle a pu faire peser sur les femmes et l'automobile : la voiture comme accessoire de mode, comme espace domestique déguisé.

Beauvoir subvertit ces clichés. Pour elle, la conduite est une activité intellectuelle, une manière de penser en mouvement. Ses pages de 1972 ne sont pas des descriptions anecdotiques : elles constituent une véritable philosophie de la route, où la vitesse devient une modalité de la liberté et le pare-brise une interface avec le monde.

Une méditation pour aujourd'hui

Simone de Beauvoir philosophe de la bagnole : cette relecture s'impose aujourd'hui où la voiture est débattue, critiquée, mais toujours omniprésente. Ses réflexions sur la perception en mouvement éclairent notre rapport contradictoire à l'automobile, à la fois objet de rejet et part d'identité. Elles rappellent que la technique, loin d'être étrangère à l'existence, en est un révélateur.

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En relisant « Tout compte fait », on découvre que la voiture a offert à Beauvoir un « lieu à soi » paradoxal : un espace clos qui ouvre sur le vaste monde. Un lieu où la femme philosophe, maîtresse de sa trajectoire, se réapproprie son corps et son regard. Ce quatrième épisode de notre série, publié le 2 août 2026, s'inscrit dans une enquête plus large : comprendre pourquoi la bagnole fâche, mais aussi pourquoi elle fascine encore.