Hedwig Fijen : l'art, signal d'alarme selon la fondatrice de Manifesta
Hedwig Fijen : l'art, signal d'alarme et d'engagement

Dans un entretien accordé au Monde, Hedwig Fijen, fondatrice de Manifesta, la biennale européenne d'art contemporain, réaffirme une conviction qui a guidé toute sa carrière : « L'art peut vraiment jouer un rôle de signal d'alarme. » À l'heure où les crises écologiques et démocratiques s'enchaînent, elle estime que les artistes sont mieux placés que quiconque pour rendre visibles des phénomènes que les discours politiques et médiatiques peinent à nommer.

Créée en 1993, Manifesta a organisé quinze éditions depuis son inauguration à Rotterdam en 1996. Contrairement aux grandes biennales installées dans des capitales artistiques, elle se déplace à chaque édition. Ljubljana, Saint-Pétersbourg, Marseille, Pristina, Barcelone : la biennale a exploré des territoires variés, souvent marqués par des mutations brutales.

Une provocation en 1993

À l'époque, l'idée d'une biennale sans lieu fixe paraît paradoxale. Hedwig Fijen, alors jeune historienne de l'art néerlandaise, veut créer un espace où les artistes européens peuvent échanger par-delà les frontières nationales. Le premier rendez-vous, à Rotterdam en 1996, est soutenu par la Commission européenne et rassemble des créateurs venus de tout le continent. Le succès est au rendez-vous, et la biennale s'impose rapidement comme un rendez-vous incontournable.

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Mais ce nomadisme a un coût. À chaque nouvelle ville, il faut repartir de zéro : trouver des financements, des lieux d'exposition, des équipes, des partenaires locaux. Selon Fijen, cette difficulté est aussi une vertu, car elle évite la routine et oblige à réinventer les formats à chaque édition.

Les villes comme matériau

Le choix de la ville hôte est toujours le fruit d'un long processus. L'équipe de Manifesta étudie les enjeux spécifiques de chaque territoire. À Pristina, au Kosovo, l'édition de 2022 a pris place dans un environnement post-conflit, interrogeant la reconstruction et la mémoire. À Barcelone, en 2024, la biennale a investi des quartiers périphériques pour aborder les questions de logement, de gentrification et de crise climatique.

Cette immersion dans le réel guide également le travail des artistes. Beaucoup d'œuvres sont créées in situ, en collaboration avec les habitants. Hedwig Fijen insiste sur cette dimension participative, l'art étant conçu comme un processus engageant les communautés locales.

L'art face à l'urgence climatique

Depuis plusieurs éditions, la question écologique est devenue un fil rouge. À Marseille, lors de la treizième édition en 2020, les œuvres investissaient les calanques, le littoral et les îles, mettant en scène la montée des eaux et la pollution plastique. En 2024, à Barcelone, des installations ont transformé des friches industrielles en espaces de réflexion sur la transition énergétique.

Pour la fondatrice, ces choix ne relèvent pas de la mode. Elle souligne que l'urgence climatique impose aux artistes un rôle de sentinelles, et que la biennale travaille avec des climatologues, des urbanistes et des associations pour ancrer les propositions artistiques dans des données concrètes.

Un héritage en mouvement

Après trente ans de direction, Hedwig Fijen a fait progressivement émerger une nouvelle génération de curateurs. Elle reste néanmoins une figure clé du paysage culturel européen, régulièrement sollicitée pour des conférences et des expositions. Son influence se mesure à la longévité de Manifesta et à sa capacité à se renouveler. Cette approche a inspiré d'autres manifestations culturelles à travers le monde, qui cherchent à conjuguer exigence artistique et engagement territorial.

Interrogée sur l'avenir, elle affirme sa confiance dans la capacité des artistes à prendre des risques. Et d'ajouter que la biennale doit rester un espace de débat, loin des logiques commerciales qui écrasent la création contemporaine. Un message qu'elle porte encore haut, en guise de signal d'alarme.

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