Olivier Nora, l'ancien patron de Grasset, ne reste pas inactif. Quelques semaines après son départ brutal de la maison d'édition du groupe Hachette, il lance sa propre structure, Bartleby, et pourrait rapidement la rattacher à Editis, le deuxième groupe d'édition français. Selon nos informations, les discussions sont avancées avec le groupe détenu par le milliardaire tchèque Daniel Křetínský.
Un départ choc de Grasset
Rappelons les faits. Olivier Nora a été limogé de la présidence de Grasset le 3 août, après une décision jugée « brutale » par de nombreux observateurs. Il était en poste depuis 2010, succédant à Françoise Nyssen. Son départ a été annoncé par Hachette Livre, maison mère de Grasset, sans explication officielle. Plusieurs médias ont évoqué des tensions avec la direction du groupe, notamment sur la gestion des affaires courantes et la stratégie éditoriale.
Olivier Nora, âgé de 68 ans, a immédiatement réagi en annonçant la création de Bartleby, une maison d'édition indépendante. Le nom fait référence au personnage de Herman Melville, Bartleby, le scribe qui répond « I would prefer not to ». Un clin d'œil à sa situation, lui qui a préféré ne pas se plier aux injonctions de sa hiérarchie.
Bartleby, une nouvelle aventure éditoriale
Bartleby se veut une maison d'édition généraliste, avec un catalogue qui pourrait s'étendre de la littérature française et étrangère aux essais et aux documents. Olivier Nora compte s'appuyer sur son réseau et son expérience pour attirer des auteurs de renom. Il a déjà annoncé que plusieurs auteurs de Grasset pourraient le suivre, même si aucun nom n'a été officiellement confirmé.
La structure serait financée en partie par Olivier Nora lui-même, mais aussi par des investisseurs privés. Selon nos sources, le projet est déjà bien avancé, et les premiers contrats pourraient être signés dès la rentrée littéraire de janvier. L'objectif est de publier une vingtaine de titres par an, avec une équipe réduite mais expérimentée.
Un rapprochement avec Editis en vue
Le rapprochement avec Editis semble être la suite logique. Editis, qui regroupe des maisons comme Plon, Presses de la Cité ou Robert Laffont, cherche à renforcer son pôle littéraire. L'arrivée d'Olivier Nora, avec son aura et son carnet d'adresses, serait un atout majeur. Selon des sources proches du dossier, les négociations portent sur une prise de participation majoritaire d'Editis dans Bartleby, tout en laissant une grande autonomie éditoriale à Olivier Nora.
Ce dernier, contacté par Libération, n'a pas souhaité commenter, mais a confirmé « l'avancement des discussions » sans plus de précisions. De son côté, Editis n'a pas répondu à nos sollicitations. Une annonce officielle pourrait intervenir dans les prochaines semaines.
Une page qui se tourne pour Grasset
Le départ d'Olivier Nora marque la fin d'une ère pour Grasset. Sous sa direction, la maison a publié de nombreux prix Goncourt, dont celui de Lydie Salvayre en 2014 pour « Pas pleurer », et a maintenu son rang parmi les plus prestigieuses maisons françaises. Son successeur, Hugues Jallon, ancien directeur des éditions du Seuil, a été nommé à la tête de Grasset et de la collection « La Bleue ». Il devra composer avec une équipe éditoriale qui a perdu plusieurs de ses figures historiques.
Les auteurs de Grasset sont partagés : certains voient dans le départ d'Olivier Nora une perte, d'autres espèrent que la nouvelle direction apportera un souffle nouveau. En tout cas, la création de Bartleby pourrait créer un appel d'air, et il ne serait pas surprenant de voir quelques transfuges rejoindre la nouvelle maison.
Un paysage éditorial en recomposition
Cette affaire s'inscrit dans un mouvement plus large de recomposition du paysage éditorial français. Les groupes Hachette et Editis, les deux principaux, sont en pleine mutation. Hachette a été racheté par Vivendi, tandis qu'Editis a été cédé par Vivendi à Daniel Křetínský en 2023. La concurrence est féroce pour attirer les grands auteurs et les maisons indépendantes.
La création de Bartleby est un pari : réussira-t-elle à s'imposer dans un marché dominé par les géants ? Olivier Nora a l'expérience et la légitimité pour cela. Il a dirigé Grasset pendant 13 ans, et avant cela, il a été directeur de la rédaction de la revue « Esprit » et conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture. Un parcours qui lui donne une vision large de l'édition.
Selon un éditeur parisien qui a requis l'anonymat, « Olivier Nora est l'un des derniers grands éditeurs à l'ancienne, qui connaît tout le monde et sait dénicher les talents. S'il parvient à monter une équipe solide, Bartleby peut devenir une maison importante. »
Un avenir prometteur ?
En attendant, les observateurs guettent les premières annonces. Bartleby pourrait publier ses premiers livres dès 2026. Les noms qui circulent sont ceux de jeunes auteurs mais aussi de valeurs sûres. Certains parlent même d'un projet de collection de poche, mais rien n'est confirmé.
Si le rapprochement avec Editis se concrétise, Bartleby bénéficierait de la force de frappe du groupe (distribution, marketing, services numériques) tout en gardant son indépendance éditoriale. Une formule qui a fait ses preuves avec d'autres maisons comme Julliard ou Le Cherche Midi, également dans le giron d'Editis.
L'avenir dira si Bartleby deviendra un acteur majeur de l'édition française. Mais une chose est sûre : Olivier Nora n'a pas dit son dernier mot.



